Vingt ans de bonheur 1/27

Texte de Palmyre Landrieu (2.1), son enfance à l’Heure 1862-1882

Introduction

Je suis née en 1862. Mon plus lointain souvenir doit être vers la fin de l’été 1864, alors que le jardin est encore parfumé des centaines de ces petites roses du Bengale, qui montent, grimpent à l’escalade des murs, se mêlent au jasmin et à la clématite.

La chambre où je me trouve, avec Maman (NDLR : Marie de Hollande), est tendue de papier glacé, gris pâle, où s’alignent des boutons de roses que je trouve pareils aux charmantes roses dont le jardin est embaumé.

Ma mère me fait des papillotes, enroulant mes cheveux et les serrant bien fort dans les triangles de papier brouillard et, sans doute pour que je reste tranquille, ma mère me raconte qu’il faut bien prier Jésus, que bientôt un joli bébé, un petit frère, viendra dormir dans le berceau. Gabrielle, ma sœur cadette, est assez grande maintenant pour avoir son petit lit.

Quelques semaines après le berceau était occupé par une troisième fille et je me rappelle parfaitement mon regret que ce ne soit pas un petit frère. Durant bien des années, quand les roses embaumaient, je me rappelais ce souvenir et ma déception d’enfant. Je ne pouvais comprendre comment ce frère commandé, attendu, par mes parents fût devenu une petite sœur.

Mon frère Paul est né en 1865, ce fut une grande joie. Le baptême, que mes yeux d’enfant ont grossi, m’a semblé une fête royale.

Pour la circonstance, notre pauvre petite église s’est embellie de fleurs de papier doré, de cierges de confrérie aux longues franges de rubans multicolores et de tous ces naïfs ex-voto, souvent si émouvants.

Je suis marraine à chandelle et pour la circonstance j’étrenne une robe blanche à bouquets pompadour, les volants s’étagent sur une minuscule crinoline. Mon chapeau est une capeline de paille d’Italie. Mes sœurs et moi ne devons plus jamais, pendant des années, abandonner cette grande capeline, que ma Mère aimait.

Après le baptême, grand dîner, la bande des enfants, tous petits, prennent leur repas dans une salle à part. On en profite pour quitter la table alors que c’est défendu et c’est ainsi que je vois dresser, dans la cuisine, un turbot monstre. Il a fallu que le menuisier fasse une planche de sa taille, couverte de linge blanc et le splendide poisson y est étendu sur un lit de persil. On me raconte son histoire et on me montre un grand filet de pêcheur et une quantité de poissons que le turbot vorace avait avalés. De ce repas, qui fut merveilleux et succulent, c’est tout ce dont je me rappelle.

Bon Papa et Bonne Maman

Je n’ai qu’un souvenir extrêmement vague de Bon Papa de Hollande, mort à l’Heure, quand j’étais une très petite fille. C’était un homme excellent et doux appartenant à une très vieille famille picarde, depuis longtemps enracinée à Boutillerie-­lez-Amiens.

Mes grands-parents de Hollande d’Hangest habitaient la propriété de Fosse-Bleuet, dépendant de Courcelles-sous-Moyencourt, dans la région de Poix.

Bon Papa était Maire de Courcelles. Après sa mort, Bonne Maman vint habiter avec nous.

C’était une femme admirable, une intelligence supérieure, d’une instruction très étendue, parlant couramment l’anglais et l’italien. Elle savait organiser et commander, était d’une grande bonté, d’une charité inépuisable, avait une foi, une religion d’un autre âge, en un mot la vraie femme forte dont parle l’Évangile. Elle était née en 1818. Au physique, elle était petite, un peu forte, le teint mat, des yeux noirs superbes qui fouillaient nos petits visages d’enfants et y lisaient comme dans un livre ouvert. Son expression était d’une grande mobilité, ses traits accentués étaient encadrés de belles boucles que j’ai connues presque noires et qui étaient devenues blanches à la fin de sa vie. Toujours habillée de noir, avec des robes amples. Sa chambre qui était grande, avec un sévère mobilier d’acajou, n’était ouverte à ses petits-enfants que pour y prier Dieu, apprendre aux touts petits à joindre les mains. C’est assise sur un tabouret, près de son fauteuil, que j’ai appris à lire.

Quand le mois de Mai arrivait, c’était grande joie, car c’est dans la chambre de Bonne Maman qu’on fait l’autel du mois de Marie. Je me rappelle si bien ce charmant reposoir, la Sainte Vierge, Saint Joseph et un joli Jésus de cire, sous globe. Des vases Empire, avec des fleurs du jardin, et des flambeaux de cristal complétaient l’autel. Le soir il y avait salut, toute la maison et le personnel disponible y assistaient. Bonne Maman avait la voix forte et juste, ma Mère une voix ravissante, très cultivée, elle était excellente musicienne et toutes nos petites voix se mêlent timidement à celles des grandes personnes. Vraiment c’est avec amour qu’on chantait les louanges de la Sainte Vierge et de son divin Fils.

Melle Sophie

En 1866 est née une quatrième petite sœur, Jeanne, ce qui faisait avec mon frère Paul cinq enfants. Ma Mère très fatiguée et les trois filles aînées turbulentes, avaient besoin d’une direction suivie. C’est alors que mes parents décidèrent de prendre une institutrice. Nous habitions une propriété de famille, très isolée, à trois kilomètres d’Abbeville. Il fallait une personne sûre, qui puisse nous instruire, former nos petits caractères, qui accepte le contrôle de nos parents et qui ait de solides principes religieux.

Ici, une parenthèse s’impose : « L’ancêtre de la famille de Hollande, Jean Salomon, qui vivait en 1220, était parti à la croisade avec Saint Louis. Il était à Damiette et Mansourah, c’est là que le bon Saint Louis l’avait armé chevalier. Une affection, toute fraternelle, l’avait lié à Daniel d’Henisdal, dont les derniers descendants habitent encore le beau château de Régnières-l’Ecluse, près de Rue, dans la Somme. A chaque génération, de Hollande et d’Henisdal se retrouvaient avec plaisir et Bonne Maman aimait très particulièrement MeIle Mélanie, qui vivait avec son frère, le dernier Daniel d’Henisdal. Elle s’occupait beaucoup d’œuvres et particulièrement d’une école d’institutrices fondée dans le Nord. Bonne Maman s’adressa à elle, en toute confiance, pour avoir l’institutrice rêvée et vraiment Melle Sophie qui est restée douze ans avec nous, était la personne la meilleure, la plus discrète et qui avait su s’attacher nos petits cœurs. Nous l’aimions beaucoup et jusqu’au moment de sa mort, nous n’avons cessé de lui donner des témoignages d’affection, qu’elle nous rendait bien.

Je me rappelle de son arrivée à la maison, j’étais très émue, quand Bonne Maman m’a appelée pour me faire lire. Bonne Maman est assise dans sa grande bergère Louis XV, je suis penchée contre elle, m’appuyant sur son épaule. Bonne Maman tire de son sac une longue aiguille à tricoter, ouvre le livre : un beau livre de maroquin rouge avec fers dorés. Bonne Maman feuillette, je vois passer  »Mimi ou l’enfant perdue »,  »Adèle, la petite curieuse », enfin voici que la longue aiguille me montre  »Robert l’aventurier ». Ce fameux Robert se profile seul, sur la première page. Il est dans une barque, sur une mer agitée, il prie, pleure les yeux levés au ciel.

Je commence à lire en tremblant, j’appuie sur chaque syllabe, je m’applique. Il paraît que l’examen est bon. Melle félicite Bonne Maman, je ne suis pas en retard.

Gabrielle, le bon diable, est encore à épeler : « Re-né-a-vu-la-lu-ne » et la pâlotte petite Mathilde, très intelligente, commence à reconnaître ses lettres.

Melle a aperçu un bébé en arrivant, il lui semble se rappeler qu’on lui a parlé de cinq enfants, mais ensuite durant des semaines, elle ne voit plus de bébé. Sans doute s’est-elle trompée. Quand un jour de soleil printanier, voici qu’un petit berceau à roulettes fait son apparition dans le jardin. Tous les enfants sautent de joie, c’est à qui fera rire la petite Jeanne, qui va bien maintenant, mais qui a été assez malade pour nécessiter sa réclusion durant plusieurs semaines.

Melle nous prend le matin au saut du lit, préside à nos toilettes et ne nous quitte que le soir, lorsque nous sommes bordés dans nos petits dodos. Dans son enfance, elle avait eu un grave accident qui l’avait privée d’une main. Elle est si adroite que c’est à peine si on s’en aperçoit. Son dévouement n’a d’égal que sa grande bonté. Elle est aimée de tous. Son enseignement est parfait, elle est sévère et juste pendant les heures de travail, mais d’une grande indulgence pendant les promenades. Elle nous instruit par la parole et ne perd pas une occasion de nous faire voir Dieu à travers toute chose. Ce n’est pas sans mélancolie et avec un pincement au cœur que je pense, à plus de soixante ans de distance, à la lampe qu’on allumait le soir et qui était posée sur notre table de travail.

Quel enseignement autour de cette lampe, que de questions, que de pourquoi, que de leçons apprises, que de regards interrogateurs, malins ou rieurs, selon les jours se sont posés sur les yeux de Melle pour savoir, connaître, apprendre, s’instruire aussi facilement qu’on parle. La lampe, une lampe de porcelaine blanche, ornée de roses mousseuses, de liserons bleus et de lys blancs est une lampe carcel et bien des regards sont tombés en arrêt sur la petite goutte d’huile qui se forme petit à petit et qui, tout à coup, se détache et tombe dans la lampe. Quand il nous semble que la lampe baisse, trois petites voix ensemble s’exclament  »Vite Melle, la lampe est à remonter » et Melle remonte la lampe, ainsi qu’on remonte une pendule et la petite goutte d’huile silencieusement et régulièrement recommence à naître, puis à tomber. Bien des fois, j’ai cherché, j’ai interrogé espérant retrouver cette lampe. Elle était certainement sans valeur, mais pour moi elle représente l’éclairage le plus beau.

Je donnerais tant, tant, pour que surgisse, devant mes yeux, la lampe de mon enfance avec sa goutte d’huile, ses fleurs peintes et son abat-jour vert.

Papa-Père et Maman-Mère

Mes grands-parents paternels habitent Canchy , un beau village sur la route nationale d’Abbeville à Hesdin. Tous les dimanches, après la messe, la famille s’installe dans une grande voiture appelée omnibus de famille. Mon Père (NDLR : Émile Landrieu (2)) prend le rênes et conduit. Les allures du cheval qui porte nom « Coquette », son trot régulier, ralenti aux côtes, sa queue toujours en mouvement sont l’objet de mille questions. Les villages que nous traversons, tous charmants, en pleine vallée, les bois, les champs, les meules, les moulins à vent, ce qui se présente de près ou de loin, tout nous enchante et les « pourquoi Papa ? » se pressent. Nous arrivons à Canchy, voici la maison de famille où mon Père et ses quatre frères sont nés. Mes grands-parents habitent une ferme importante dont la situation est particulièrement agréable. Entourée de bois aux noms évocateurs : La Hayette, le Bosquet, le bois de Bocquigny, le Rondel et la forêt de Crécy.

La grille est ouverte, nous sommes attendus. Mes grands-parents debout en haut du perron, sourient en nous tendant les bras. Ils sont grands tous deux, très droits, très bien portants, ayant de l’allure.

Papa-Père dans une longue redingote boutonnée, le col maintenu dans une cravate enroulée qui lui fait tenir haut la tête.

Maman-Mère, « Madame la Mère » comme l’appelle son personnel, a un grand air de bonté, les yeux délicats (dans la suite elle est devenue aveugle). Elle porte le dimanche pour recevoir ses enfants, une robe de soie et un paletot flottant également de soie garni d’une longue frange. Après les effusions nous entrons dans la cuisine où sont accrochés une quantité de cuivres de toute forme et servant à tous les usages. Un feu de bois y flambe. A la crémaillère est accrochée une marmite qui chante doucement et devant le feu une broche tourne, présentant à la flamme les délicieux rôtis, que l’on va servir tout à l’heure.

Le repas a lieu dans une grande salle prenant jour par quatre fenêtres. Deux très beaux tableaux de chasse, aux personnages en habits rouges, signés Horace Vernet, sont pendus aux murs. Dans la suite nous les avons appréciés, ils sont toujours dans la famille.

L’après-midi, promenade au bois, en passant au milieu des champs, si beaux, si étendus, qui remplissent d’un seul tenant la côte de Canchy jusqu’à la vallée et remontent jusqu’à Wiquigny.

Un soir où nous revenons d’une de ces belles journées si simples, si patriarcales et que nous approchons de l’Heure, voici que mon Père écoute et arrête « Brûle-Pavé » qui a succédé à « Coquette ».

Il se retourne vers Maman qui a autour d’elle sa nichée à moitié endormie : « Entends, dit-il, le charivari, je vais les interpeller ».

Ma Mère le supplie de n’en rien faire, elle a sur les genoux la petite Jeanne endormie et Paul, Gabrielle et Mathilde sont somnolents. Quant à moi j’écoute et mon cœur bat.

« Non, dit mon Père, en remettant son cheval au pas, l’occasion est trop bonne, je veux les connaître, savoir qui met ainsi le pays sous un régime de terreur ».

Un léger mouvement de rênes et voici « Brûle-pavé » qui brûle la route. A un tournant nous apparaît, entre les arbres, une troupe de revenants, vision fantastique dans la nuit, enveloppés de draps blancs, certains avec des chaînes aux mains, qu’ils agitent, d’autres avec des instruments barbares sur lesquels ils frappent en cadence. C’est un bruit, un vacarme, un charivari macabre.  »Brûle-pavé » danse, se cabre, les naseaux fumant et humant l’air. Mon Père tient fermement les rênes, rejeté en arrière, le fouet d’une main, il interpelle la bande qui s’est immobilisée au bord de la route. D’une voix véhémente, il leur parle avec sévérité et ajoute : « Je te reconnais UnTel et UnTel. Je vous attends demain, chez moi ». Plusieurs de ces hommes avaient 40 ans et plus, ce charivari abominable était monté très injustement contre M. le Curé de Caux et alors chacun, sous cet affreux anonymat, cherchait à assouvir une haine paysanne.

Le charivari a été fini, à partir du jour où mon Père s’en est mêlé. J’ai entendu dire que, dans la suite, tous les initiateurs de cette atroce vengeance avaient été punis, les uns morts de maladies terribles, d’autres dont les biens furent vendus, d’autres ont perdu leurs enfants. Quant à M. le Curé il est resté dans son presbytère, entouré de vénération, il est mort en 1871.

Le cheval « Coquette »

Nous sommes environ en 1869, mon Père est dans la cour, entouré d’un groupe d’hommes vêtus de longues blouses bleues, hautes casquettes de soie noire et le fouet passé autour du cou. Ils parlent haut, crient, gesticulent, se tapant sur l’épaule, semblent indécis et reprennent leur discussion. On dit que ce sont des marchands de chevaux. Nous sommes tous les cinq blottis à une fenêtre, cherchant à deviner ce qui va se passer. Ce qui va se passer, hélas… nous ne le devinons que trop tôt. Un domestique sort d’une écurie, tenant par la bride notre cher cheval, notre vieille « Coquette » qui boîte et qu’on ne peut plus atteler. On la promène autour de la pelouse. Nous supplions qu’on nous laisse aller la caresser, lui donner le morceau de pain quotidien.

Nous voici près d’elle, promenant nos petites mains sur son cou, sur son museau, sur sa belle robe blanche, l’appelant de noms tendres et charmants. Mon père et ces terribles marchands reprennent leurs pourparlers et enfin nous comprenons qu’on discute le prix de la vente de la bonne vieille « Coquette ». Nous sommes révoltés, nos petits cœurs bondissent. D’un même élan, toute la nichée se précipite sur Papa. Nous le prenons d’assaut, chacun s’empare d’un membre, grimpe, s’accroche à son cou, et dans les larmes, nous demandons la grâce de « Coquette ». Que « Coquette » nous reste : Oh Papa, cher Papa, donne « Coquette » à tes enfants, qu’elle soit à nous toujours, nous l’aimons comme une personne, et, elle aussi, nous aime tant… Vois comme elle regarde, vois comme ses yeux sont tristes et suppliants.

La scène, qui a tant de fois été racontée, était si touchante que ces marchands aux cœurs durs et frustes, sont tout émus. Quant à mon Père, au premier geste de ses chers petits, la décision est prise, « Coquette » ne quittera pas la maison, on va lui donner ses invalides et le reste de sa vie se passera à manger mélancoliquement l’herbe de la prairie. Papa disparaissait sous la grappe des jambes, des bras, des petites frimousses qui se haussaient jusqu’à son visage, ce cher visage d’un Papa bien aimé et tous nous l’embrassons disant « Merci : merci, « Coquette » est à nous. « Coquette » reste, tous les jours nous irons la voir et lui porter son pain ».

Quant aux marchands voyant l’affaire manquée, déjà ils regagnent leur voiture. « Coquette » est restée plusieurs années en pâture, elle y a passé les jours sombres de la guerre de 1870. Sa robe blanche a plus d’une fois intrigué les officiers prussiens, qui voyaient là, un cheval bon pour le ravitaillement. Mon Père les a toujours laissés s’approcher de la chère vieille amie qu’ils ont dédaignée, heureusement, car je me demande quelle scène auraient fait les cinq petits frères et sœurs à quiconque eût porté la main sur leur vieille amie.

La vie au moulin de l’Heure

Je revois les premiers de l’An avant 1870.

Souvent la campagne est ouatée de neige, mon Père, dès le matin, donne l’ordre que la neige de l’avenue soit enlevée. Toute la maison au grand complet va à la Messe. Au sortir de l’église, après avoir parcouru le petit cimetière si intime, si touchant, où beaucoup des nôtres dorment leur dernier sommeil, mon Père, entouré de tous les hommes du village, s’achemine par l’avenue vers la maison. Ma Mère et nous tous, les enfants, suivons avec les femmes, les jeunes filles et les petits. C’est une longue procession, pleine de pittoresque, et en même temps une grande leçon, ce rapprochement des classes en ce premier de l’An. Mon Père en profite pour faire avouer à chacun sa pensée. Que de conseils, que d’aperçus redressés, que de mains qui ne se connaissaient plus se sont retrouvées en ce premier de l’An, chez Monsieur.

Arrivés à la maison, ma Mère offre à tous des cerises à l’eau de vie préparées par elle, dans un grand bocal de cristal. La longue cuillère d’argent va tout au fond chercher les fruits ronds, gonflés, appétissants et rouges, ainsi que le sirop délicieux. Des oranges circulent parmi les enfants, les femmes racontent les misères de leur famille et souvent ma Mère atteint, dans l’armoire à pharmacie, le remède qui peut guérir tant de petits maux.

J’entends encore la voix timbrée, chaude et persuasive de mon Père adressant une sorte de discours à tous ces braves gens.

La vie du village durant l’année passée y est relatée avec ses tristesses et aussi ses joies. Un souvenir aux disparus et ensuite l’espoir d’une année nouvelle meilleure.

Mon Père est grand, le visage rasé, avec de beaux yeux bleu foncé, expressifs et bons, un nez busqué, une bouche fine et spirituelle bien dessinée, avec un sourire jeune et franc. Tout l’ensemble est celui d’un homme qui sait parler à d’autres hommes et, a sur eux, ce merveilleux pouvoir d’un chef.

Quand il aborde la vie municipale, lui qui ne veut pas compter dans la commune, trouve des accents pour décider ces gens, pour faire pencher la balance du côté de la justice et du droit.

Que d’erreurs il redresse ainsi, quelle influence il a eue sur ses concitoyens. La ville que nous habitons, qui porte le nom de l’Heure, est citée comme un modèle d’entente. En ces temps déjà lointains, la politique n’entrait pas dans la vie municipale. On estimait qu’un Maire et son Conseil n’étaient que des administrateurs. Les temps sont bien changés…

Il me semble que je n’ai pas assez dessiné la ferme personnalité de mon Père. Il est un homme d’un jugement droit, d’une probité, d’une loyauté si grande, que pas un homme du village ne ferait une transaction, un achat de terrain, sans être venu le consulter. Pas un mariage ne se fait sans que les fiancés ne soient venus se présenter ensemble. Mon Père les reçoit debout, une main à moitié engagée dans une poche de son gilet, vêtu de la redingote noire, vêtement classique de cette époque, la tête droite avec cette belle mèche de cheveux légendaire dans la famille. Mon Père est aimé des gens qui le servent. Les ordres sont toujours brefs, justes et sages. Des employés, des domestiques, l’ont servi toute sa vie et l’ont regretté.

Mon Père avait cette propriété de l’Heure qui lui venait de la famille de sa Mère, la famille Brocquevielle. Le moulin important est situé sur une rivière, un affluent de la Somme, et appelé le Scardon.

Le bâtiment principal élevé au début du 19e siècle est une sorte de citadelle à trois étages, qui semble commander à toute la vallée. Mon Père voyant sa petite famille s’accroître, y a fait ajouter un corps de logis. Cette grande tour carrée venait d’être achevée quand les Prussiens sont arrivés chez nous.

Autour de la maison, un superbe jardin anglais séparé du potager par une petite rivière toujours remplie de truites.

Pour aller d’un jardin à l’autre, on passe sur un pont en dos d’âne, autour de ce pont, s’accrochant au bois rustique, poussent des cognassiers du Japon et de très beaux fuchsias rouges et violets. Ma chère Maman a la passion des fleurs. Elle en a de très belles, de vivaces, iris, œillets, giroflées, tulipes, anémones et quantité de rosiers. L’été elle préside à la confection de ses massifs de géraniums, des pensées des Alpes, des coléus, des verveines, de zinnias et de quantité de minuscules plantes grasses avec lesquelles on fait des mosaïques.

La propriété que nous habitons a environ quarante hectares de prairies, des prés très verts, un peu humides, enclos dans les ravissantes rivières : le Scardon et la Sotine. Le Scardon torrentueux, avec plusieurs chutes d’eau, encaissé dans de hautes berges, sur lesquelles ont poussé les plus beaux arbres du monde, particulièrement de ces peupliers d’Italie qui s’élèvent droits comme des flèches de cathédrale et qui, sauf la couleur vert tendre au printemps et or flamboyant à l’automne, sont vraiment, quant à la forme, frères des ifs de velours sombre d’Italie.

La Sotine qui coule à pleins bords est transparente comme le cristal, de belles truites, souvent saumonées, se cachent dans une extraordinaire floraison de plantes aquatiques qui s’agitent sans cesse et paraissent être des myriades de poissons d’argent. Sur le bord de cette rivière se penchent de vieux saules au tronc vermoulu, mais au feuillage bruissant et toujours jeune.

Une digue surélevée divise la propriété en deux. De grands fossés l’entourent et font communiquer les deux rivières. Des planches rustiques, un vrai pont branlant, donne accès à ce merveilleux paradis…

Pour nos petites jambes, c’est toute une expédition, mais quelle joie que Melle, par une journée de grande chaleur, dit : « Mes enfants, nous allons promener sur la digue ». Je me rends compte maintenant que la cause de cette joie en était la rareté. Sans doute Melle craignait pour ses lutins l’eau et les planches vermoulues. Mais quel bonheur, que de délicieux moments nous y avons passés.

Les herbes folles si hautes, elles crissent sous nos pas, s’agitent au-dessus de nos têtes. Nous nous croyons dans la savane, avec Robinson on explore.

Que de découvertes nous y avons faites. Je me rappelle qu’un jour avec Gabrielle, nous voyons s’envoler presque sous nos pas un merveilleux oiseau bleu, vert, doré. Nous sommes sidérées, n’osant plus lever la voix, le cœur battant, espérant le retour de cet oiseau qui semble venu d’un conte de fées, c’est un martin-pêcheur.

Un peu plus loin, nous écartons les grandes herbes, avançant avec difficulté et chassant, devant nous, une multitude de petits papillons bleus, quand voici qu’à nos regards d’enfants en extase, apparaît entre les branches d’un buisson de viorne, enchevêtré parmi les herbes sauvages et desséchées, le plus ravissant nid qu’on puisse rêver. Il est tressé de branches mortes, de crin et de plumes. Oh, les beaux petits œufs verts, mouchetés de rouge. Ils sont au creux du nid, bien au chaud dans le duvet. Le père et la mère oiseaux voltigent autour de nous, pépient et semblent supplier, que leur bien le plus cher leur soit laissé. Nous n’y toucherons pas, Gabrielle a bien la velléité de prendre un œuf pour l’embrasser, un seulement, mais je suis l’aînée et Melle nous a appris qu’on doit respecter les nids.

Quelques jours après, nous avons su que c’était un nid de loriots. Nous l’avons revu, avec ses petits, au grand bec ouvert et à l’automne nous l’avons ramassé, parmi les feuilles mortes. Les oiseaux étaient envolés, la maison vide et abandonnée et jamais plus ce nid ne servira à aucun oiseau. Le soleil a parcouru sa course, il va disparaître à l’horizon. Melle donne le signal du départ, mais dans cette paix du soir, ce silence de la nature, s’élève un chant merveilleux. Ce sont des sifflements modulés, des trilles, des appels. Le cœur tremble, c’est si beau que c’est déchirant. Quel est cet oiseau sublime ? Nous le cherchons et bientôt nous le découvrons perché sur la plus haute branche d’un peuplier. Tous les petits visages sont levés, nous apercevons le merveilleux chanteur.

La branche flexible sur laquelle il est perché se balance à la brise du soir. Nous le voyons, le gosier tendu et le bec ouvert, éperdument il chante. Il est de la grosseur d’une caille, avec un plumage sombre moucheté de fauve. Melle nous dit que c’est une grive et nous fait remarquer que les deux oiseaux chanteurs de nos pays sont la grive et le rossignol. Tous deux, toujours perchés à la fine pointe des plus hautes ramures et tous deux vêtus d’une robe sombre. Dieu leur a donné le plus beau des dons, une voix céleste, mais leur a enlevé tout éclat du plumage.

Quand nous revenons de nos promenades sur la digue, nous rapportons à Maman des brassées de fleurs, surtout à l’automne, de ces bois de viorne couverts de baies rouges et de grandes branches de feuillage roux et doré dont Maman fait de somptueuses et rutilantes gerbes. Elle en met partout dans les appartements. C’est gai et charmant et mon Père est heureux de notre joie, de nos joues vermeilles, et d’entendre nos rires et nos récits bruyants.

Une après-midi, nous jouons sur la pelouse, les petits heureux gigotent sur une grande couverture, quand un jardinier s’écrie avec les accents de la plus vive terreur : « Madame, Madame, un chien enragé ».

Nous voyons arriver vers nous un petit chien jaune avec une longue langue et la queue dans les jambes. Ma Mère s’élance, renverse les petits, qui roulent dans l’herbe, saisit la couverture et la jette sur le chien. Nous sommes pétrifiés. Le père Morand accourt et donne de grands coups de bêche, dans la couverture, qui remue. D’autres hommes arrivent, on achève le chien, qui disparaît sans que nous l’ayons revu. Il était, en effet, enragé et avait mordu plusieurs personnes à la Montagne Verte.

Quand le soir, encore tout émus, nous racontons à mon Père, le tragique incident, il se penche vers ma Mère, l’embrasse, la remerciant et la félicitant de son courage et de son sang-froid. C’est alors que nous avons compris à quel danger nous avions échappé.

A cette époque on ne parlait pas encore de Pasteur, ce bienfaiteur de l’humanité.

Je me rappelle de ma Mère jeune, c’est une femme charmante, de la taille moyenne d’une belle Française, des cheveux blonds cendrés bouclés encadrent un visage spirituel, doux et sympathique. Elle s’occupe beaucoup de nous, surveille nos classes. Tous les jours, elle fait une apparition dans la pièce où nous travaillons et Melle lui soumet tout le programme de la journée. Elle feuillette les cahiers, encourage ou gronde ses petites filles.

L’instruction

C’est Bonne Maman qui s’occupe de notre instruction religieuse.

Nous apprenons le catéchisme, les évangiles. Bonne Maman nous explique l’Histoire Sainte, dans une très belle vieille Bible de Royaumont, dont les gravures ont enchanté son enfance. Hélas… cette Bible a brûlé à Reims, avec tout ce que nous possédions, dès les premiers jours de la Grande Guerre, exactement le 17 septembre 1914.

Maman est toujours très soignée dans sa mise, mon Père ne veut pas lui voir de robe foncée. Aussi je me rappelle, ma Mère jeune, qu’en robe claire. C’est sous le Second Empire, elle porte avec grâce la crinoline. Nous, ses petits-enfants, la trouvons si jolie avec ses beaux yeux bleus, et quelle joie, le soir, de se blottir contre sa poitrine, chacun son tour. Qu’il fait bon s’enfoncer sa tête au creux de son bras et d’écouter les histoires merveilleuses qu’elle nous raconte.

Nous sommes tous serrés autour d’elle, le visage tendu vers son cher visage et ce sont des fées, des enfants sages ou méchants, des robinsons, des épisodes d’histoire arrangés pour notre âge, toute une tapisserie de rêve, qui se déroule sous nos yeux.

Ma Mère passe dans la famille pour une lettrée et bien souvent depuis, je me suis dit, que ma chère Maman avait un vrai don d’écrivain. Elle était pour l’enfance une autre Mme de Ségur. Tous ses neveux et nièces qu’elle réunit souvent avec nous, réclament des histoires : c’est la plus grande récompense.

La bande joyeuse devient muette pour écouter le récit de la petite fille Jeanne, dans la prairie de Domrémy, ou bien, la Fée Boncœur sortant de la clochette mauve du talus de l’ermitage. Quels jours ensoleillés, remplis de bonheur, de ce bonheur fait de l’amour le plus pur : celui d’une famille heureuse ?

Notre chère, si chère maison de l’Heure pouvait s’appeler : le Bon Accueil. Qu’elle était agréable et douce avec ses deux expositions : le midi sur le jardin, et le nord-est sur la cour. Dans les pièces grandes, spacieuses, beaucoup de beaux meubles de famille, des commodes ventrues, de grandes armoires luisantes dont les cuivres brillent, de belles pendules aux ors éteints et ce qui est de meilleur, une douceur d’être là, de vivre tous ensemble, près de nos parents, de vivre de leur vie, qui nous semblait si simple, mais qui, avec le recul du temps, me paraît maintenant la personnification du bonheur, de la sagesse, de tout cet amour enclos dans le cœur d’un Père et d’une Mère et qui se déverse jour par jour, goutte à goutte, dans de petits cœurs préparés à recevoir cette douce semence.

Émile et le négoce international

Mon Père voyageait souvent, il allait à Paris chaque semaine, c’était rare à cette époque, surtout habitant la campagne.

Son négoce était très étendu, il était extrêmement intelligent, doué pour les affaires.

Je l’ai souvent entendu dire que le Second Empire avait été un régime de prospérité. Il faisait en grand, pour ce temps-là, le commerce de grains. Il avait des acheteurs dans les grands centres agricoles, surtout à Odessa et à San Francisco, et plusieurs voiliers qui, sans cesse, sillonnaient les mers. J’ai tant de regrets de ne plus avoir cette grosse mappemonde sur laquelle mon Père promenait, avec quelle religion, ses belles mains, si soignées, longues et fines, des mains de chirurgien dirait-on aujourd’hui. Avec des épingles d’or, il marquait tous les points où les navires devaient faire escale.

De l’instant du départ de l’« Émile Marie » par exemple (nom de mes parents) jusqu’à son arrivée en vue des côtes de France, on n’avait aucune nouvelle, aussi que de soucis, que d’inquiétudes. Pour aller et revenir de San Francisco, il fallait, à cette époque, passer par le détroit de Magellan, souvent essuyer de terribles tempêtes, souffrir du froid et de la chaleur. Que de misères pour l’équipage.

Mon Père s’en inquiétait et pensait aussi au blé blond que renfermaient les flancs du navire. J’ai vu bien souvent mon Père penché sur sa mappemonde, le visage soucieux. Je crois qu’il n’a perdu qu’un seul de ses voiliers : le « Mélania » (nom de sa mère) qui est venu se perdre sur les bancs de Somme, presque en vue du port, puisque tout ce trafic, à travers les continents, venaient aboutir à Saint-Valery-s/Somme, port le plus proche d’Abbeville et en ce temps-là, florissant.

Mon Père racontait qu’il existait entre la pointe de Saint-Quentin et Étaples des tribus de pêcheurs qui vivaient de rapines.

Cette côte de la Manche, qui a vu depuis soixante-dix ans les charmantes plages de Fort-Mahon, Berck, Merlimont et Paris-Plage, n’était, à l’époque de mon enfance, qu’un vaste désert de sable, des dunes profondes hérissées d’oyats où on ne rencontrait que des corbeaux et des lapins. Pourtant quelques familles de pêcheurs, vrais sauvages, y vivaient misérablement.

Mon Père assurait que certaines de ces familles, aux abords de Merlimont, aidaient à l’échouement des navires en détresse. C’était une rude race de pilleurs d’épaves.

Vers 1855 un voilier était venu, ainsi, échouer sur cette côte inhospitalière. Ce navire était chargé de produits des colonies, dont une grande quantité de plumes d’autruche.

Ces plumes recueillies et séchées au soleil, après avoir repris leur souplesse et leur joli aspect duveteux, avaient été vendues, en secret, à une famille picarde, dont la richesse datait de cette époque. Temps barbares, et encore si près de nous…

Que de scènes de pillage et, sans doute, de sauvage agression, se déroulèrent sur ces plages aujourd’hui si accueillantes et devenues, comme Paris-Plage, si à la mode.

La race de chiens, recherchés aujourd’hui comme chiens de chasse, des griffons cortal de Merlimont, date, certainement, de cette époque.

Féroces alors, aux poils durs et hirsutes, aussi bons à l’eau que sur terre, ils étaient un auxiliaire terrible qui devait semer l’épouvante parmi les malheureux naufragés.

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