Vingt ans de bonheur 3/27

Texte de Palmyre Landrieu (2.1), son enfance à l’Heure 1862-1882

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2 – La promenade avec Mademoiselle

Tous les jours, par n’importe quel temps, nous nous promenons avec Melle. L’hiver on aperçoit, sur la route, dans les chemins accessibles, nos petits capulets rouges, pareils à celui de Bernadette Soubirous. Ils montent, descendent les talus, se poursuivent dans les éteules, d’où s’envole toute sorte d’oiseaux frileux.

Ces capulets sont très connus. Paul a également un béret rouge et tous les villageois que nous rencontrons nous sourient.

Nos parents nous élèvent à dire bonjour à quiconque nous rencontrons, même des inconnus, aussi la popularité des petits capulets rouges est grande.

L’été nous portons de grands chapeaux bergère en paille tressée. Quelle joie que les promenades d’été. Nous allons par tous les chemins, Melle s’assied dans un site qui lui plaît, et, tous ensemble, comme une compagnie de perdreaux, nous explorons les coins les plus feuillus, les escarpements qui fatiguent les jambes des petits, les chemins creux où l’on est enfermé entre deux rideaux de verdure.

Au printemps, on cueille des violettes, des coucous jaunes et, souvent, sous les grandes feuilles des arums sauvages, nous trouvons des morilles, ces délicieux champignons qui paraissent des éponges en forme de cône.

Que de bonheur dans ces promenades.

Celle à l’Ermitage est la plus belle, la plus désirée, celle qui nous fait pousser des hourras de joie, mais elle est aussi la plus dangereuse et Melle, ce jour-là, ne quitte pas son petit monde.

Pour aller à l’Ermitage, on traverse des prés, où l’on fait des foins. Quelle merveille que ces foins au printemps. L’air est embaumé de mille parfums doux, exaltants et ensorcelants comme le foin lui-même. De cette jungle s’élève un bruit confus et strident, le cri, le chant de ces milliers d’insectes qui habitent l’herbe touffue.

On voit sauter de grosses cigales vertes, qu’on essaie d’attraper et qui, toujours, nous échappent. Nous courons après ces jolis papillons de sainfoin gris et bleus. Le long d’une frêle tige une coccinelle rouge, une chenille dorée font leur promenade et le vent vient agiter les foins, bercer tous ces insectes et nous apportent au visage la fraîcheur embaumée de notre si aimée petite vallée.

Bientôt, en face de nous, se dresse une barrière, véritable obstacle insurmontable. Quelle fierté, pour les plus grands, de parvenir au dernier échelon, de s’y installer à califourchon, puis de se laisser choir dans un grand éclat de rire. Les tout petits, à plat ventre, glissent à même le foin parfumé et sitôt la barrière franchie, c’est l’enchantement de l’Ermitage.

Un grand coteau couvert d’arbrisseaux et dont le gazon ras est émaillé de clochettes mauves, un chemin vert et ensuite des ruisseaux, des sources, des cascades, des étangs, la plus étonnante végétation au bord du plus ravissant coin qu’on puisse rêver. Le lit des ruisseaux est de sable fin et de places en places, on voit bouillonner le sable, c’est la source qui fuse. De rapides poissons passent comme des éclairs, et des roseaux, de grands bronzoirs de velours noir, des reines-des-prés blanches, des myosotis bleus, des pâquerettes de pourpre, des libellules vertes passent, repassent comme des fleurs vivantes.

C’est en se tenant la main, en ralentissant le pas, en parlant bas, qu’on s’approche du ruisseau qui s’est élargi. C’est là que se trouve le terrible trou sans fond, le pilovrin, ce gouffre qui a englouti une voiture et son cheval, deux hommes, un berger et son troupeau, et bien d’autres victimes dont on ne se rappelle plus l’histoire, si ce n’est qu’on ne les a jamais revus… Ce qui est certain, c’est que cet endroit est très dangereux et fût le théâtre de réels accidents. De ce gouffre sort de terre la source, une source mystérieuse, abondante, froide, transparente, elle naît au plus profond de la terre effrayante et bienfaisante.

Non loin du pilovrin s’étendent d’énormes étangs. Le père Élie, qui en est le gardien, habite une pauvre masure au bord de l’eau.

Quand nos grands chapeaux de paille font leur apparition, il sort de chez lui, ayant à la bouche son éternelle pipe de porcelaine qui a la tête Guillaume. « Je le rôtis, du matin au soir », disait-il. Il nous fait les honneurs de son domaine, ramène du fond de l’étang son vivier, qui est maintenu à la rive par une grosse chaîne. Arc-bouté sur cette chaîne, il la tire violemment, bientôt le vivier apparaît couvert d’algues, ruisselant d’eau.

Le père Élie alors commence son boniment. Ici, ce sont les brochets, tous énormes, voraces, se nourrissant de petits poissons qu’ils happent goulûment avec leur mâchoire de requin. Puis, ensuite, les anguilles hideuses, vrais reptiles d’eau douce. Nous en avons une peur affreuse surtout lorsque le père Élie, ouvrant le vivier, en saisit une, qui s’allonge, se tord en anneaux, lui échappe et tombée sur l’herbe, paraît en proie à des convulsions horribles.

En hâte, nous nous éloignons, mais le père Élie bientôt nous appelle pour nous montrer les énormes moules nacrées qu’il vient de ramener du plus profond de l’eau. Leurs coquilles minces, unies, allongées et noires sont à l’intérieur d’un joli ton d’opale. Leur chair jaune et molle donne la fièvre. Puis, il va surveiller les tourbiers.

Les tourbiers sont une tribu de gens du Nord, des Flamands dit-on, qui arrivent avec les jours longs, hommes étranges qui parlent une langue gutturale. Les hommes et les femmes sont en culottes courtes, d’ailleurs bien misérables. Les pieds nus, du matin au soir, ils promènent sur les étangs leurs longs bateaux plats qu’ils dirigent avec de longues perches.

Les hommes, armés d’énormes louchettes, extraient la tourbe molle, remuante et vivant de la vie de myriades de vermisseaux, poissons et horribles petits invertébrés qui nous font peur.

Les femmes remplissent de cette glu des moules semblables à ceux avec lesquels on fabrique les briques. On dépose les tourbes au bon soleil qui les sèche et elles sont alors toutes prêtes à faire bouillir la marmite d’humbles foyers.

Quand le soleil se penche vers l’horizon, souvent Papa et Maman viennent au-devant de leur petite famille. C’est alors des effusions, des transports, des cris de joie, c’est à qui s’empare des chères mains que l’on embrasse, et que de choses à raconter, tous nous parlons ensemble. Mais mon Père nous fait taire, met un doigt sur la bouche : « Chut, dit-il, c’est l’heure merveilleuse des oiseaux ».

En effet, des champs, des bois, des jardins villageois, arrivent vers l’étang les plus jolis oiseaux du monde. Des bergeronnettes toujours en mouvement, des loriots, des cailles, des piverts, des geais, des graciles fauvettes et aussi des mésanges et des hochequeues.

Puis tout à coup, surgit de l’horizon, traînant leurs longues pattes dans l’azur, un couple de hérons qui descend majestueusement se blottir au frais parmi les roseaux.

Au loin sur la côte Rôtie, des nuées de ces grands corbeaux noirs, hôtes habituels des tours de Saint-Wulfran, chassés par la chaleur, viennent s’abattre sur les meules, dans les champs qu’ils ravagent en poussant des croassements assourdissants. Après l’heure des oiseaux, c’est l’heure du soleil. Il touche presque à l’horizon, l’incendiant de ses rayons de feu, puis il disparaît dans un bain de pourpre. Les grands arbres frémissent, l’azur renversé surgit du fond de l’étang. C’est aussi l’heure du gibier. Les sarcelles, les bécassines et les poules d’eau, timidement commencent leurs ébats, trottent sur les feuilles de nénuphar.

Et nous, émerveillés, nous regardons Papa et Maman, cherchant à deviner sur leurs chers et beaux visages, les mêmes émotions qui nous agitent.

J’ai voulu revoir mon Ermitage il y a quelques années. Sur ces merveilleuses sources, on a élevé un château d’eau. Tout ce qui a enchanté notre enfance a disparu. A la place s’élève une usine qui distribue de l’eau à la ville d’Abbeville.

J’ai pleuré mes ruisseaux, mon pilovrin, tout ce paysage de bonheur, de joie et d’émotions les plus pures.

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