L’Aventure égyptienne – Livre I

Port-Saïd/ EL Tor (1911-1914)

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Je me réveille, ce 11 juillet 1911, dans une cabine de 2e classe à bord d’un long courrier anglais, le MOOLTAN, qui va de Londres à Bombay et que j’ai pris la veille à Marseille pour rejoindre Port-Saïd. C’est un robuste bateau qui a été construit à une époque où l’on n’économisait pas les vieilles essences comme le cœur de chêne, l’acajou, le teck et le palissandre et ma cabine est en réalité un bijou d’acajou. La couchette, les armoires, la commode, le lavabo, tout ce beau bois rouge reluit dans les rayons roses de l’aurore, tandis que le grand œil bleu du hublot est de la même couleur que les rideaux, le tapis, le couvre-lit, les fauteuils. Bleu partout, même la verrerie qui, bien arrimée contre le mur, tinte gaiement au léger roulis du bateau. Là-dessus flotte une odeur indéfinissable d’encaustique, de saumure et de bananes !

Ce décor plaisant aurait dû inspirer à la jeune voyageuse que j’étais de joyeuses perspectives, mais au contraire je me sentais plutôt morose et découragée. Ce départ pour l’Égypte, en plein été, cette manière assez désinvolte d’interrompre les débuts d’une carrière médicale à Paris pour filer au fond de la Méditerranée, semblaient donner raison aux sages de la famille qui me traitaient de folle, et aussi à mes Maîtres ès Faculté qui trouvaient cette démarche bien risquée. Heureusement quelques copains d’études m’avaient encouragée à tenter ce qu’ils appelaient une séduisante aventure et quant à moi, j’avais assuré à tous que ce n’était qu’un essai, un simple essai, qui sans doute n’aurait aucune suite.

D’ailleurs, les choses s’étaient déroulées avec une rapidité extraordinaire. Une charmante amie, docteur en médecine comme moi, m’avait écrit : « On me prévient qu’il y a, en Égypte, une situation intéressante offerte à une candidate pure Française. C’est à Port-Saïd, à l’entrée du Canal de Suez, dans une administration internationale de défense de l’Europe contre les épidémies venant d’Extrême-Orient. Renseignez-vous auprès du Consul Général d’Alexandrie. Je ne sais rien de précis, si ce n’est que le voyage est payé et même le retour si la position ne convient pas. Vous pourriez toujours y aller voir ? ».
J’avais écrit, envoyé copie de mes diplômes et, sans plus m’occuper de ce vague projet, continué ma vie active à Paris. Au bout de trois semaines, je recevais une grande enveloppe timbrée du Sphinx et des Pyramides. Un concours de titres avait eu lieu et le Grand Conseil Sanitaire, Maritime et Quarantenaire m’avait nommé doctoresse de première classe, en résidence à Port-Saïd, aux appointements mensuels de 38 livres égyptiennes. Je ne connaissais, alors, ni la valeur de la livre égyptienne, ni Port-Saïd, ni le travail auquel on me destinait. En tout cas, nous étions le 15 juin et je devais être rendue à mon poste le 15 juillet.

Avant de prendre le départ je voulus me documenter sur l’Égypte, sur le Canal de Suez, but de mon voyage improvisé et les renseignements que j’obtins furent tous d’une splendide incohérence. J’errais dans les Ministères : Affaires Étrangères, Colonies, Santé Publique, personne ne savait rien du Service Quarantenaire qui était pourtant international ; on ignorait le rôle de la France aux bords du Nil, mais par contre on m’assurait que le climat était dangereux, que le pays était infesté de paludisme et de dysenterie et que, l’Égypte ayant été un villaret turc, les fonctionnaires n’y étaient jamais payés régulièrement. Enfin des amis m’adressèrent à un ingénieur sorti de Centrale qui avait construit trois filtres dégrossisseurs aux villes du Canal de Suez et il fut encore plus catégorique : « Une femme honnête ne pouvait vivre à Port-Saïd, ville de toutes les débauches. Quant à Suez c’était pire que le bagne. »
Eh bien, malgré ces avis désintéressés, mais peu encourageants, j’étais partie tout de même, non par défi mais pour me libérer de ce Paris d’été où notre misère nous tenait attachés et puisque j’avais la ressource d’un voyage gratis au Moyen-Orient rien ne m’empêchait d’en profiter.

Oui, j’en avais assez de la vie pénible et maussade qu’est le début d’une carrière médicale en cette ville immense où nous étions un peu perdus. Nous avions, mon mari et moi, tous deux débutants, loué un appartement dans le quartier de l’Étoile. Réservé à une clientèle distinguée, il n’y venait encore que de bien rares malades. Alors, pour faire face à de grosses dépenses, nous avions pris deux postes dans une clinique populaire près de la Gare de Lyon. Présence continuelle dans un entresol sombre, consultations de 3 à 5 francs, trajets répétés en métro, travail éreintant et fastidieux. Était-ce cela l’apostolat médical pour lequel nous avions vaillamment travaillé et passé tant d’examens difficiles ? Un jour que je me plaignais à un confrère qui avait eu les mêmes déceptions : « La médecine, me répondit-il, c’est une course à obstacles qui se termine dans un fossé vaseux ! »

Pour le moment je m’évadais de ce fossé vaseux, je voguais sur une mer calme, d’un bleu profond, le temps était si beau, si clair, que je secouai ma mélancolie, m’habillai rapidement pour monter sur le pont promenade et, quand la cloche eut sonné le déjeuner, j’étais installée par le « Purser » (Commissaire) à une table où tout le monde parlait correctement le français. C’était une famille de coloniaux anglais qui avaient beaucoup voyagé et quand ils surent que je me rendais en Égypte ils me félicitèrent d’avoir été nommée à un poste aussi intéressant… Mais oui, ils connaissaient le Service Quarantenaire et aussi le Canal de Suez sans compter les deux capitales Le Caire et Alexandrie, où ils avaient passé de longues années. Ils me rassurèrent sur le climat qui était sain, car la chaleur n’était pas excessive ; de plus, la population égyptienne était aimable et gaie et vivait en bonne entente avec les étrangers. Tout cela était vraiment rassurant et, délivrée de sottes inquiétudes, je pus continuer le voyage dans une humeur beaucoup plus enjouée… Je pris part aux jeux du bord, aux sauteries du soir, je connus des heures délicieuses sur une chaise longue, seule devant la mer sans une vague, si bien que ces quatre jours de croisière passèrent sans un moment d’ennui. Le quatrième jour, vers le soir, l’eau se fit plus sombre et le ciel se dora de longues flammes, le bateau ralentit sa course pour suivre une jetée devant un horizon de sable, puis des maisons apparurent ; nous venions d’entrer dans le Canal de Suez, nous arrivions à Port-Saïd.

Habituée aux grands ports : Le Havre, Bordeaux, Marseille, Port-Saïd n’avait rien de grandiose, malgré son nom magistral de carrefour du monde. Mais quelle activité incessante ; six grands paquebots aussi imposants que le MOOLTAN étaient à l’ancre venant du Nord, venant du Sud ; des vedettes rapides couraient de l’un à l’autre, des files de barques de pêche rentraient voiles déployées et d’autres barques, à rames, amenaient du quai des voyageurs avec leurs bagages. La ville était là, tout près, avec ses maisons sans couleur et sans style mais, ce qui me plut, ce fut, au bord de l’eau, une allée plantée d’arbres touffus : une vraie surprise alors qu’on m’avait parlé d’une sorte de bidon-ville sur sable sec et dévorée de soleil.

Le « PURSER » m’annonça que j’allais quitter le bord la première en me désignant une grande vedette blanche avec le drapeau orange du Service Quarantenaire, et, effet, j’en vis descendre un officier et deux matelots. Ils me saluèrent, prirent mes bagages et je quittai le MOOLTAN, passai la douane et arrivai à l’hôtel sans aucune autre formalité. Heureux temps où les passeports, les interrogatoires indiscrets, les longues attentes n’existaient pas encore en Égypte. On m’avait retenu une chambre à l’Eastern Exchange, grand hôtel colonial, construction bizarre, toute en fer et en vitres. Cette masse, peinte en gris, tenait de l’atelier d’usine ou du casino de province, mais ma chambre toute blanche, s’ouvrant sur de larges vérandas, se révéla fraîche et très confortable.
Le lendemain matin je reçus un pli de l’Office Quarantenaire m’annonçant que j’avais trois jours de repos avant de me mettre au travail et j’en profitai pour visiter la ville qui n’avait rien d’oriental mais qui, avec ses avenues plantées d’arbres se terminant dans la mer, ressemblait plutôt à quelque plage du Nord de la France par un beau jour d’été. Port-Saïd n’était qu’un triangle de sable entouré d’eau de tous côtés. Quant aux maisons, c’étaient de grands cubes de pierres, ceintes d’immenses vérandas de bois. Évidemment les architectes ne s’étaient pas mis en frais d’imagination, mais ces grandes bâtisses, pur style cubique, étaient si bien adaptées au climat d’un plat pays où la brise du désert et le vent de mer soufflent continuellement, que l’on a souvent regretté de n’avoir pas mieux apprécié ce modèle ! Les gratte-ciel sans balcons, les villas genre banlieue de Marseille que l’on a élevées plus tard, se sont révélées bien moins habitables.

Mais ce qui m’enchanta dans cette petite province endormie, ce fut la vaste plage du Nord. La Méditerranée y roulait des vagues presque noires et lourdes de limon du Nil ; il n’y avait là dans ce temps, que de très rares cabines, un seul hôtel et une étendue de sable qui allait jusqu’à Damiette. Les habitants semblaient ignorer cette grande baie et je devais y passer bien des heures de repos dans une agréable solitude. Quelle variété dans le paysage ! Le matin le sable était blanc et l’eau verte, à midi le soleil flambait, le rivage était jaune et la mer bleue. Quand le jour finissait, le lac Menzaleh lançait partout dans le ciel des fusées roses et les clairs de lune y étaient un miracle de blanche clarté… C’était une grande fenêtre ouverte sur l’infini où les seuls habitués n’étaient que des douaniers, de jeunes Anglais qui venaient s’y baigner et de petits ânes dociles qu’on y tondait avec les pattes dans l’eau.
Le troisième jour un garde sanitaire en grand uniforme vint me quérir à l’hôtel pour me conduire à l’Office Quarantenaire, où l’on me reçut avec une aimable solennité : tous les gardiens et matelots alignés et, sur le perron, mes chers confrères qui, après quelques paroles d’accueil, me menèrent au bureau du directeur. Celui-ci était un Libanais assez âgé qui remplaçait le Directeur en congé… Avec une voix mielleuse, de grands gestes, il me félicita d’avoir été nommée à un poste aussi important et me demanda quels étaient les titres qui m’avaient permis d’être choisie entre de multiples concurrentes;
« Oh! Lui répondis-je en levant les épaules, rien de sensationnel… Je suis docteur en médecine de la Faculté de Paris et ancienne externe des hôpitaux. »
« Oui, fit-il avec dédain, petits titres, en somme, très petits titres. »
Je fus un peu vexée de cette réponse, mais je pensai que j’avais sans doute affaire à un personnage de haut rang dans la hiérarchie médicale et, d’ailleurs, il se chargea de me l’apprendre aussitôt.
« Moi, dit-il, je suis élève de la Faculté de Lyon, infiniment supérieure à mon avis à celle de Paris. Externe, puis interne, puis chef de clinique, une thèse très remarquée sur le trachome au Moyen-Orient, tout cela me valut l’agrégation. »
Je tiquai sur cette série bizarre de titres mais il continua, enflant la voix, ouvrant les mains comme pour prendre le ciel à témoin : « J’allais être nommé Professeur, lorsque le désir me prit de rentrer en Moyen-Orient, ma terre natale et j’ai préféré y rester, même modestement, abandonnant sans regrets une brillante carrière. »
Ce brave homme semblait si sincère que j’avalai ces belles tirades sans broncher et ne pouvant douter de sa haute supériorité j’en oubliai ma vexation au sujet de « mes petits titres ».

Le soir à l’hôtel, je retrouvai les deux bactériologues anglais et allemand dont j’avais fait la connaissance le matin même. Eux aussi habitaient « l’Eastern Exchange » et ils m’invitèrent très cordialement à m’asseoir à leur table où, déjà, ils avaient un autre invité : le Vice-Consul de France. Ces trois mousquetaires, Français, Anglais, Allemand, étaient jeunes, gais, plaisantins et s’ennuyaient ferme car leurs flirts étaient parties en vacances et ils s’amusèrent à me naturaliser égyptienne en m’apprenant, à la blague, les us et coutumes du patelin. Ils rivalisèrent de finesse pour démolir toutes les idées fausses, sur l’Orient et les peuples orientaux, que je conservais de mes études classiques et de mes lectures. Il est évident que LOTI et BARRES ne manquèrent pas de coups de pattes.
Au cours de la conversation, je racontai la réception peu flatteuse que m’avait réservée le brillant sujet de la Faculté de Lyon et ce fut, avec ensemble, un joyeux fou-rire de toute la tablée.
« Mais, me dit le Vice-Consul de France, ce qui est vraiment remarquable, c’est qu’il n’y a pas un mot de vrai dans tout ce qu’il vous a raconté. Il n’a qu’un modeste diplôme de la Faculté des Jésuites de Beyrouth, où l’on vous fait un docteur avec trois petits livres de pathologie, anatomie et pharmacopée sans aucune présence à l’hôpital. Je ne sais même pas s’il est jamais allé en France, mais j’ai dû me documenter à son sujet car il a épousé une jeune fille française. »
« Mais alors, fis-je, indignée, ce faux docteur est un fieffé menteur ! »
« Non, Madame, répondit, très placide, le bactériologue allemand, c’est un Libanais, à la fois un bavard et un poète. Il a rêvé toute sa vie d’une carrière très brillante, telle qu’il vous l’a racontée et, pour épater ses auditeurs, il l’a redite tant de fois qu’il a fini par y croire. C’est, de plus, un heureux caractère car sa vie a été bien médiocre et, au lieu de s’en plaindre, il l’embellit à plaisir. »
« Dites-moi, chère amie, ajouta le copain anglais, vous connaissez le mot français « gogo « ? Je l’aime beaucoup car il vient de l’anglais « to go », qui signifie marcher. Eh bien, gogotte, vous avez parfaitement marché. »

Le lendemain, premier jour de ma prise de travail, j’eus en arrivant à l’Office une surprise très réconfortante. Je m’inquiétais, depuis mon arrivée, de la question financière et de ces fameux appointements stipulés dans mon engagement. J’avais peu de provisions, les frais d’hôtel se payaient à la semaine et le premier août était encore loin. De plus, je voyais dans la rue des dames en robes légères et claires et dans les vitrines de tentantes expositions de blanc : blouses, souliers et casques coloniaux et je rêvais d’abandonner la mode de Paris pour tant d’agréables blancheurs. Dès que j’arrivai à l’Office, on me dirigea vers les bureaux de la Caisse où, paraît-il, une lettre était arrivée à mon sujet. Deux caissiers y étaient assis devant une énorme balance en cuivre et pesaient des pièces d’or qui tintaient comme à l’Hôtel de Transylvanie, dans Manon. Ces deux employés, que je devais revoir chaque premier du mois, n’étaient ni accueillants, ni aimables et, chose curieuse, ils étaient tous deux Français.
« Veuillez signer » me dit le plus âgé sans autre explication. Je signai deux bulletins et je vis s’avancer sur le marbre du comptoir deux hautes piles dorées. Le second caissier dit alors d’un ton sec: « Frais de voyage: 38 livres anglaises; appointements pour le mois de juillet: 38 livres anglaises. Vous pouvez disposer. »
Mes mains tremblaient en avançant vers ce pactole qui allait m’appartenir : 76 livres anglaises, dûment pesées, en bel or pur, et je n’avais qu’un petit porte-monnaie…. Heureusement je me ressaisis et, devant le regard sans indulgence de ces Messieurs, je crânai. J’attrapai tous ces picaillons, comme si ce n’avait été que des boutons de culotte et, sans les compter je les jetai dans mes deux poches ouvertes.
Qui m’avait donc avisée que les appointements n’étaient pas payés en Égypte ? Sachant que les nouveaux arrivés étaient souvent désargentés on avait même eu la délicatesse de m’enrichir avant le début du travail.

Cette première paye, qui devait se renouveler sans difficultés, fut peut-être, sans que j’en aie pleinement conscience, ce qui devait m’inciter à rester en Égypte. Non que je fusse âpre au gain plus qu’une autre, mais, faire de la médecine sans cet affreux souci de vendre ses ordonnances. Prendre ses responsabilités vis-à-vis de grands malades en escomptant le bénéfice pécuniaire qu’on en pouvait tirer, m’a toujours semblé une pénible nécessité qui ne répondait guère au but de nos études et à la haute moralité de nos Maîtres.
Je rentrai donc joyeuse à l’hôtel, confiai ma nouvelle fortune au directeur et, sous la conduite d’un garde sanitaire, je me dirigeai vers la douane où était situé notre dispensaire, près du quai d’embarquement.
Ce dispensaire était parfaitement installé pour une consultation externe. Une jeune nurse en avait la garde et tout était impeccablement propre et bien disposé. Je devais y faire une rapide visite des femmes et des enfants partant pour la Syrie et le Liban, car aux mois chauds de l’année de nombreuses familles d’ouvriers, de petits commerçants et de fellahs allaient se mettre au frais dans les montagnes proches sur la côte Est, au fond de la Méditerranée. La traversée était peu coûteuse : 5 francs par tête pour une nuit sur un pont en plein air, sans couchettes et sans nourriture. Mais la Syrie et le Liban se défiaient de ces hordes humaines et des contagions courantes qu’elles pouvaient transporter. Nous avions donc la charge: moi pour les femmes et les enfants, un docteur pour les hommes et les jeunes garçons, de filtrer ce peuple en mouvement et de refouler les contagieux ainsi que leur famille.
La salle d’attente était pleine quand j’arrivai ; il n’y avait ni tabouret, ni chaise, ni fauteuil, car mes nouvelles clientes avaient l’habitude de s’asseoir sur leurs talons. Elles étaient tout de noir habillées, enveloppées de grands voiles noirs, la figure voilée strictement et cela faisait un alignement de petits tas noirs qui, bien sagement, attendaient la visite. Autour d’elles une nuée d’enfants de tous âges piaillaient, criaient, courraient et faisaient un tapage infernal.

Mes débuts furent assez fâcheux, les femmes étaient robustes et saines, mais les enfants qui avaient voyagé au chaud, à la poussière, dans les wagons mal aérés, se nourrissant de croûtes de pain, d’oignons crus et de courgettes non épluchées, étaient lamentablement fatigués. Certains étaient malades, d’autres blessés et les bébés dans les bras de leurs mères, sous des voiles noirs qui les étouffaient, avaient d’effrayantes frimousses ; les yeux enflés, les joues écorchées, des boutons partout. Comment faire un diagnostic de rougeole ou de scarlatine ou d’une simple poussée d’impétigo ou de bourbouille ?
J’eus recours à mon voisin le docteur belge qui visitait les mâles.
« Ne vous inquiétez pas, me dit-il. Ces gosses sont dévorés de parasites : ajoutez-y les lésions de grattage. Travaillez seulement au thermomètre. Tant qu’il n’y a pas de fièvre, laissez-les passer. »
Ce fut un excellent conseil ; j’arrêtai, ce matin-là, deux oreillons, une rougeole certaine et une famille de galeux.
Le canot réservé aux malades attendait ces refoulés et jamais je n’entendis cris perçants, hurlements de désespoir comme en poussèrent ces familles qu’on transportait en quarantaine au lazaret. Cela semblait de la dernière cruauté, mais personne n’en avait l’air impressionné.
A la fin de l’après-midi je fis ma première contre-visite à ce lazaret qui était situé sur le Canal de Suez au kilomètre 4. Je n’étais pas sans inquiétude sur la manière dont j’allais être reçue par tous ces gens que j’avais retardés dans leur voyage et je craignais un mauvais accueil de ces familles en détresse. Je fus reçue par des houloulis joyeux et des sourires et des mouchoirs agités. Que s’était-il passé ? Eh! bien le lazaret, dont ils avaient une peur extrême, leur plaisait infiniment. D’abord, mes petits malades dans leur lits blancs, buvaient du lait sucré ; mes oreillons étaient très fiers de leur pansement propre ; ma rougeole ne pleurait presque plus et les galeux, passés à la frotte et aux bains, ne se grattaient pas. Quant aux familles que je croyais éplorées, elles étaient assises sur leurs talons au bord du Canal de Suez buvant de la bonne eau claire et suçant des citrons.

La nurse en chef avait bien fait les choses ; les gosses avaient des jouets comme ils n’en avaient jamais vus et applaudissaient avec cris de joie à tous les bateaux qui défilaient devant leurs yeux.
Un vieux grand-père, qui avait été un des plus braillards le matin, me fit dire par un garde sanitaire que mon château, au bord de l’eau, lui plaisait beaucoup et qu’il voulait y passer toutes ses vacances car la soupe y était bonne.
Le lazaret était d’ailleurs parfaitement installé et situé au mieux pour l’isolement des contagieux de toutes sortes. Dans ce temps-là, Port-Fouad n’existait pas et la rive Asie n’était qu’un vaste désert. Il n’y avait là que quelques pêcheurs au bord de la mer, des marais salants avec leurs tas de sel, qui avaient l’air de pyramides de neige, et, au kilomètre 4, donc loin de la ville, notre lazaret, bien clos et aéré. J’aimais d’ailleurs ce coin tranquille presque autant que mes clientes de passage. La nurse, très aimable, me réservait à l’arrivée un thé servi à l’anglaise, le cuisinier me préparait des « sconces » ou des « muffins » et j’étais servie en plein air sous un poivrier pleureur qui, seul arbre dans cet immensité, prospérait grâce aux fonds de gargoulettes dont on l’abreuvait à plaisir. Je m’asseyais après le travail dans un bon fauteuil pour regarder, moi aussi, passer les bateaux qui dès que le soir tombait, allumaient à l’avant leur grand phare et s’en allaient dans ce rayon d’intense lumière. Je repartais à la nuit, toute blanche dans ma pétrolette blanche, sous le drapeau orange, couleur d’un ciel en feu au-dessus du lac Menzaleh, puis tout s’éteignait et je retrouvais, étant en fin de trajet, les lumières de la ville et la douane endormie.

Mais ces rues, près du quai d’embarquement, n’avaient rien du Port-Saïd de la plage et des avenues vertes. C’était une espèce de lacis désordonné, de ruelles pleines de cafés, de boutiques, de marchands ambulants ; tout était laid, mal bâti, avec des vitrines sans goût, mais pour les escales rapides les passagers trouvaient cela amusant.

Quand je dis « lumière de la ville » j’exagère, car pour trouver le quartier illuminé, il fallait certaines circonstances. Quelle que soit l’heure, dès que le guetteur attitré annonçait qu’un bateau à passagers venait de jeter l’ancre dans le port, les rues se réveillaient subitement. Toutes les vitrines s’allumaient en même temps, tous les cafés ouvraient leurs portes, tous les marchands ambulants se mettaient à circuler, les musiques de tous côtés commençaient à jouer, les dames galantes paraissaient sur leurs portes et les voyageurs avaient à peine touché le quai qu’ils se trouvaient dans une atmosphère de foire orientale, pleine d’entrain, qui secouait leur nostalgie et les distrayait des longues heures traînées sur l’Océan Indien et dans la Mer Rouge.
Malheureusement, le décor de ces quelques rues, mal fréquentées, était affreux. On n’y débitait que marchandises de pacotille, sans compter les whiskies frelatés et les limonades douceâtres, rien de vraiment égyptien. Les passagers n’y connaissaient rien, ils achetaient au prix fort, ils s’amusaient de ce charivari, ils reniflaient ces parfums d’encens, d’huile de friture et d’essence de rose. Ils s’assemblaient autour du « Guili-Guili » prestidigitateur et du charmeur de serpents et traînaient, désœuvrés, jusqu’au moment où la sirène du bateau rappelait ses pensionnaires. Dès qu’ils sont partis, le quartier s’éteint, subitement ! Plus de lumières ! Plus de bruits, l’obscurité et le silence. Les marchands qui semblaient si actifs retournent à leur sommeil interrompu et s’endorment couchés sur leurs comptoirs. Les garçons de café, les musiciens, se couchent par terre, sous leurs chaises, tout habillés et prêts pour la prochaine alerte. Les guides, les guilis-guilis, leurs poussins et leurs serpents sont gîtés dans quelques hangars, les dames galantes tirent leurs paravents. La fête arabe est à éclipses comme le grand phare du bout de la jetée.

Au bout d’une semaine j’avais bien en mains mon service où nous ne chômions pas. C’était un défilé ininterrompu, de 9 heures à 13 heures, de femmes et d’enfants qui descendaient de trains surchauffés où on les avait empilés dans des wagons poussiéreux. Chaque jour je cueillais quelques contagieux de maladies anodines de l’enfance. Que de misères parmi ces bambins éreintés ! Plaies et bosses, j’avais le choix et, comme mon cabinet de consultation était parfaitement équipé, je pris l’initiative de soigner au passage tant de souffrances acceptées avec résignation. Les yeux d’abord, ces pauvres yeux toujours enflammés, chassieux, harcelés de mouches, puis les écorchures, furoncles, abcès, les entorses et même les fractures, si bien que notre office devint une cour des miracles. On y pleurait, on y criait, mais on y riait aussi, car rien n’égalait la joie des gosses lorsqu’ils sortaient du dispensaire avec un bandeau sur l’œil ou une mitaine de plâtre. Oui, je me rappelle encore ce gosse pleurant avec une main déjetée et un poignet enflé et qui, paraît-il, était tombé du wagon sur le quai. Je pus réduire la fracture du radius, l’immobiliser et la famille entière me fit une ovation tandis que de ses doigts libérés l’enfant m’envoyait des baisers.

A la fin d’Août, l’exode prit fin.
Septembre commençait, mes voyageuses se firent moins nombreuses, les bateaux Port-Saïd-Beyrouth arrêtèrent leur trafic journalier et un autre exode de masses humaines commença dans un autre sens.
Depuis quelques années beaucoup de paysans pauvres d’Asie Mineure, de Syrie et du Liban  partaient pour l’Amérique où il y avait une forte demande d’ouvriers agricoles. D’affreux vieux bateaux faisaient la traversée Méditerranée-Océan Atlantique à prix réduits. Places de pont ou de cale avec ou sans nourriture, permettaient à des hommes résolus d’atteindre New-York. Dès qu’ils trouvaient une embauche, ils économisaient sur des gains raisonnables, se privant de tout et arrivaient à amasser un petit pécule pour le transport de leur famille. Mais en Amérique aussi un Service Quarantenaire sérieux veillait et, craignant toutes contagions de ces races humaines misérables et sous-alimentées, exigeait deux visites au départ : une à Beyrouth et l’autre à Port-Saïd. Le triage se faisait à l’aube sur des ponts surpeuplés. Nos gardes sanitaires mettaient un peu de discipline dans ce désordre où il y avait surtout quantité de femmes et d’enfants.
Là, pas de bruit ni de cris ; toutes les femmes semblaient abruties, résignées, n’ayant jamais voyagé, ne sachant pas où elles allaient, on les manœuvrait sans difficulté. Nous avions ordre d’arrêter les trachomes et les galeux, de les renvoyer à Beyrouth et tout cela se faisait sans difficulté. Mais je regrettais mes joyeuses commères égyptiennes promptes aux cris comme à la gaieté. Il fallait voir tout ce que ce pauvre monde transportait comme bagages : des paquets de chiffons, des vieux sacs troués enveloppés de ficelles. Quel apport pour les douaniers américains ! Et plus tard on verrait revenir en vacances les descendants de ces mêmes épaves transformées en voyageuses américaines, avec de beaux bagages, et c’est tout juste si elles n’affirmaient pas que leurs grands parents avaient traversé l’Océan à bord du Mayflower en l’année 1660.

Je n’étais pas seule pour ce grand travail de triage au galop. Une équipe de médecins montait avec moi : bactériologues, oculistes, et après des défilés interminables, il fallait encore discuter de diagnostics douteux. Enfin nous étions libres vers midi. Le déjeuner et une bonne sieste nous attendaient et à 17 heures j’allais oublier la chaleur de ces matinées, les odeurs humaines et les longues stations debout, au bord de la mer. On m’avait prêté une confortable cabine et je pouvais me rafraîchir dans une pleine eau prolongée. J’évoquais alors et sans regrets, le Paris d’été, le métro dans sa cave, les trottoirs poussiéreux et je flottais au gré des vagues en murmurant : « Ça c’est de belles vacances et des vacances payées ! » car, sans retard, le 1er septembre, j’avais encaissé mes 38 livres : mon obélisque doré, glissé sans grâce ni sourires par mes deux magots anti-féministes.

Je parle de soirée fraîche et calme mais je n’aurais garde d’oublier une soirée qui fut au contraire plutôt agitée.
J’avais prolongé mon bain de mer jusqu’à huit heures ; je n’avais pas dîné et, agréablement étendue dans ma chaise longue, je lisais à la lueur de ma lampe-tempête. La porte et la fenêtre de ma cabine étaient closes car le vent soufflait et les vagues étaient hautes. Tout-à-coup on frappa à la cloison à petits coups répétés d’abord, puis plus fort, avec un bâton, car je n’avais ni répondu ni ouvert la porte. Une voix que je jugeai menaçante me cria quelque chose que je ne compris pas et par une petite lucarne dans le rayon de ma lampe, j’aperçus alors trois hommes vraiment effrayants : bonnets pointus, vastes manteaux, une haute canne à la main. C’était, à n’en pas douter, un trio de malfaiteurs qui écumaient, la nuit, les cabines occupées, comme la mienne, par des gens solidaires et sans défense. Je pourrais crier, appeler, l’obscurité était totale, personne n’entendrait car la première villa était à 500 mètres de là.
Il y avait, au fond de la cabine, une grande fenêtre ; je l’ouvrais, je l’enjambai, sautai dans le sable et galopai vers la route, comme une folle, croyant les bandits à ma poursuite. Je menai cette course éperdue jusqu’à l’hôtel pour tomber échevelée, à bout de souffle, dans les bras du directeur.
Quand je fus un peu remise, je pus raconter l’attaque nocturne dont j’avais été l’objet et quelques amis partirent aussitôt vers la plage avec un officier de police. Au bout d’une demi-heure ils revinrent en se tordant de rire. La nuit, une équipe de policemen, qu’on nomme « Gaffirs », font d’incessantes tournées devant la mer où toutes les cabines doivent être vidées et éteintes à 9 heures. Or, j’avais dépassé 10 heures ! Les gaffirs ont, en effet, un bel uniforme de gardiens de nuit, un bonnet pointu assorti au large manteau à pèlerine de couleur muraille, un grand bâton qu’on nomme un « nabout » et, dans cette tenue romantique, ils étaient venus m’avertir que le couvre-feu avait sonné. C’est alors qu’ils avaient vu une dame en blanc sauter par la fenêtre, courir comme une gazelle dans le sable en laissant sa lampe allumée et sa fenêtre battante.
Le lendemain matin je reçus la visite du chef gaffir ; c’était un bien brave homme qui avait l’air d’un patriarche plutôt que d’un bandit avec sa vaste houppelande et son nabout. Il était désolé de m’avoir fait peur et m’assura qu’il viendrait lui-même m’aider à fermer ma cabine quand je serais assez écervelée pour oublier l’heure du couvre-feu.

Et voici octobre, les jours sont plus courts, les soirées et les nuits agréablement fraîches, j’aurais mauvaise grâce à me plaindre du climat dont j’ai peu souffert mais qui semble être le grand souci de ceux qui m’attendent en France. Dans toutes les lettres je retrouve les mêmes termes, « dangereux climat tropical », « l’été intenable pour un Européen », vertiges, syncopes et le fameux « coup de chaleur » ! J’ai beau rassurer ces cœurs angoissés, ma faible voix est lointaine à côté du Monsieur qui a failli mourir en Mer Rouge, et du cousin qui est tombé frappé d’insolation en visitant Le Caire. Je viens de passer trois mois en pleine canicule, je travaille sans fatigue et je suis entourée d’amis bien portants qui ne sont pas partis en congé depuis deux ou trois ans. Enfin, beaucoup de jeunes font du sport ; ils jouent au tennis après 17 heures et ne connaissent ni vertiges, ni syncopes. Je ne suis donc pas la seule à avoir été épargnée.
En réalité tout est une question de méthode dans la lutte contre la chaleur. Il faut organiser sa vie suivant le soleil et avec l’aide d’un bon cadran. Le matin est assez humide mais aux premiers rayons chauds tout sèche et jusqu’à midi la matinée est très supportable. De midi à 17 heures le soleil donne en plein, la brise se pose et toute la ville s’endort ; sieste générale. Nous reposons, persiennes closes, sous une moustiquaire; les domestiques dorment sur les terrasses ou dans les escaliers sombres, les matelots dorment à l’ombre de leurs voiles, les cochers et les chevaux dorment sous les arbres, les ouvriers, les charbonniers, dorment sur le trottoir la tête appuyée sur une grosse pierre. Dès 17 heures la brise s’élève, emportant chaleur excessive et poussières, une bonne douche, une tasse de thé et la vie reprend aussi active que le matin jusqu’à la moitié de la nuit.
Je n’ai pas encore expérimenté les journées maudites de ce vent du désert qu’on appelle « Khamsin » en Égypte et « Simoun » en Algérie… Khamsin signifie : cinquante, parce qu’il dure en général deux jours : cinquante heures. Vent brûlant et chargé d’une fine poussière de sable vraiment aveuglante…. C’est une espèce de catastrophe comme chez nous une tempête de neige ; cela se produit surtout au printemps et le plus sage, pour ceux qui le peuvent, est de rester enfermés en calfeutrant les issues de la maison, et se distrayant de cette misère passagère entre la douche et le ventilateur.
Quant aux « coups de chaleur mortels », j’en ai vu bien rarement. Dans les hôpitaux et à bord cela s’accompagnait souvent d’une trop bonne cuite ou d’un cœur déjà défaillant. Pour la famille du défunt le « coup de chaleur » est bien accepté et le diagnostic n’est jamais discuté. De plus, si c’est en mer, c’est l’immersion immédiate avec les honneurs d’un service religieux, d’un drapeau comme linceul, d’une émotion générale dont le récit attendrit la famille et la console de loin.

Les amis de France qui lisent Kipling, m’ont copié une phrase de ses livres si bien documentés sur la vie du colon aux Indes et l’on croit là-bas que nous avons même climat et même sort :
« Ce qui attend le jeune fonctionnaire arrivant en Orient ce sont : la chaleur, l’isolement, la fièvre, les épidémies sans compter la famine et les révolutions. »
Évidemment, il retarde, et son Orient n’est pas le nôtre. J’ai déjà dit ce qu’il en est de la chaleur, quant à la famine, elle a peut-être existé autrefois mais notre petite ville est jour après jour parfaitement ravitaillée. Je m’amusais donc à envoyer à mes correspondants les menus de notre hôtel et les recettes nouvelles que je pouvais glaner comme la manière d’accommoder le riz, les courgettes, les aubergines et les tomates. D’ailleurs, si les légumes d’été sont peu variés, nos cuisiniers étaient plein d’imagination. Ils ont fait école depuis l’enfance chez des dames étrangères avant de mener les fourneaux de l’Eastern-Exchange et cela nous vaut des menus vraiment cosmopolites, Rosbif à l’anglaise le lundi, Navarin printanier le mardi, Pâtes italiennes le mercredi, Choucroute le jeudi, sans compter les plats traditionnels de l’Égypte ou de l’Inde et les épices délicieuses qui relevaient les aliments les plus fades : le basilic, l’origan, l’ail doux, l’oignon rouge, ainsi que toutes les sortes de poivres et de curry.
J’allais quelquefois, dans la grande cuisine, flairer l’odeur appétissante des casseroles et j’avoue que la propreté des ustensiles et les mains nettes des marmitons étaient fort rassurantes dans un pays menacé, disait-on, de dysenterie.

Tout le drame colonial est là : maison mal tenue, cuisine sans surveillance, les hôtes de la maison sont constamment malades. Au contraire, bonne ménagère qui a l’œil à tout et quelques notions d’hygiène courante, familles saines et immédiatement acclimatées. Les grands drames comme la mort du frère de Loti, comme Gauguin, comme Jumel – ce Français oublié qui découvrit et cultiva le coton à longues fibres – tous morts jeunes de terribles dysenteries, et combien d’autres inconnus, ont payé durement leur amour de la couleur locale, leur vie avec des femmes indigènes, ou bien, trop misérables pour avoir un foyer, se nourrissant aux cuisines populaires. Dans l’isthme de Suez, partout où il y a des mères de familles soucieuses de leurs devoirs à la maison, les enfants sont aussi sains, aussi robustes que n’importe où en Europe.

Quant à se sentir isolé, perdu, on oublie le rôle des Consulats dans la carrière d’un colonial. On s’instruit à tout âge et c’est à Port-Saïd que j’ai appris combien ce Consulat où flottait notre drapeau, pouvait, en toutes occasions, nous donner l’impression d’avoir retrouvé un peu de notre patrie. Il faut dire que notre Consul, très populaire dans le pays, était particulièrement paternel et dévoué à sa petite colonie. Il avait une femme intelligence et aimable et 9 enfants très bien élevés. Le Consulat, c’était d’abord une Mairie, où l’on avait son dossier ; c’était aussi un tribunal avec juges, avocats bénévoles et c’était, pour ceux qui se seraient sentis perdus dans le vaste monde, une présence continuelle de la France. On y réunissait les familles : on y entretenait un patriotisme décent, sans manquer au respect des autres nationalités et l’on y pratiquait journellement l’entraide fraternelle que réclamaient tant de jeunes égarés, tant de vieux découragés qui roulent misérablement à toutes déchéances s’ils ne rencontrent pas une main secourable.
J’avais eu la chance de rencontrer à l’hôtel le Vice-Consul de France et c’est grâce à lui que je fus introduite dans le cercle sympathique qui entourait notre Consul : M. Meyrier.

Un matin, j’avais une lettre pressée à porter à la poste et j’allais sortir de la douane lorsqu’un garde sanitaire m’arrêta: « Madame, peut-être ne savez-vous pas qu’il y a un petit bureau postal ici? » et il me conduisit dans une pièce claire où se trouvait un pupitre, un encrier, un porte-plume attaché d’une chaînette et des cartes postales toutes timbrées dans un classeur. Une pancarte était accrochée au mur ; elle représentait un paysage bien anglais avec un rouge-gorge dans la neige et en dessous on avait écrit: « Mother wants a letter from her son, write it immediatly. » (Votre Maman attend une lettre de son fils. Écrivez-la immédiatement)
N’était-ce pas une pensée délicieuse que de rappeler délicatement à quelque grand gars de la marine, roulant à travers le monde et faisant escale à Port-Saïd, que sa Maman, dans son lointain cottage, attendait anxieuse des nouvelles de son fils. La carte était prête, l’encre fraîche, la plume neuve et ce n’était rien de tracer quelques mots alors que la boîte postale était là, à l’entrée.
J’appris plus tard que celle qui faisait les frais de ce petit bureau supplémentaire était une vieille demoiselle au cœur tendre qui n’avait pas de famille, ne recevait jamais de lettres mais avait pensé que, grâce à elle, dans un village de France ou au fond d’une grande ville d’Angleterre, une carte timbrée du Canal de Suez, viendrait illuminer les yeux d’une vieille Maman, trop souvent oubliée.
A propos de cartes postale cela me rappelle que quelques semaines après mon arrivée je reçus régulièrement tous les jours une carte illustrée du plus mauvais goût. Mes copains de la table à l’hôtel, se tordaient de rire en l’étalant devant mon assiette avec le courrier en tâchant de traduire les déclarations d’un inconnu qui ne savait pas bien le français et pas du tout l’orthographe.
Je me fâchais contre le malotru qui m’accablait de ces horreurs et l’on finit par apprendre, par des confidences qu’on nous rapporta, que c’était un médecin grec, non cadré, de l’Office Quarantenaire.
Quand on l’eut attrapé solidement il avoua: « Je savais pas qu’elle était mariée la doctoresse, alors comme je gagne pas gros et qu’elle prend 38 livres par mois, si j’avais pu l’épouser ça aurait bien arrangé mon budget. »
Je dus donc avouer à mes copains que ce n’était nullement, comme à Hollywood, un succès de beauté ou de talent, mais l’espoir d’arrondir des fins de mois difficiles qui avait fait loucher cet imbécile sur la petite pyramide jaune qui dorait, pour moi, le premier jour de chaque mois.

J’ai été saluée à l’arrivée sur le Mooltan par un garde sanitaire qui m’a très respectueusement dit: « Buon giorno Dottoressa »; j’ai accepté le titre car cet officier était italien, mais quand mes chers confrères me demandèrent comment m’appeler, puisque je reniais le titre de doctoresse, je leur répondis: « Madame le Docteur », en leur expliquant qu’à la Faculté de Médecine de Paris, il n’y avait aucune différence entre garçons et filles, que les uns et les autres faisaient les mêmes études, passaient les mêmes examens, présentaient une même thèse et que mon diplôme portait « docteur en médecine » et non doctoresse.
En Angleterre les jeunes filles avaient une école spéciale, les deux sexes n’étant pas mélangés, et se faisaient appeler Lady-doctor ; les Italiennes étaient « dottoressa » et en allemand la Frau-Doktor n’est que l’épouse d’un Herr Doktor. De plus ce terme doctoresse est affreux prononcé avec l’accent levantin : « Dôctôrrresseu » l’r roulé et l’e muet appuyé.
J’aurais pu me faire appeler « Hakima », féminin de Hakim (docteur en arabe) mais ce titre avait été pris depuis longtemps par les sage-femmes, les guérisseuses, les diseuses de bonne aventure et même les sorcières.

Le 15 octobre arriva et c’était, hélas, la date que je m’étais fixée pour le retour en France. Il y avait promesse ferme, et j’attendais l’appel impérieux auquel je me préparais à répondre sans tarder. Mais ce que le courrier m’apporta à l’Office fut un autre appel qui venait d’Alexandrie. Nos grands chefs du Conseil Quarantenaire, le Président, l’Inspecteur Général et le Secrétaire désiraient me connaître. Ils se disaient satisfaits de mon travail et me priaient de venir passer quelques jours dans la seconde capitale. Le texte en était fort aimable mais il était évident que je n’échapperais plus à ce titre abhorré de doctoresse.
« Cette doctoresse, disait la lettre, prendra le train accompagnée par un planton. Tous les frais et petits frais du voyage de la Doctoresse resteront au compte de notre Administration. Une chambre sera retenue pour cette Doctoresse à l’hôtel de Savoie. »
Hélas ! mon titre de Madame le Docteur avait vécu, je resterais désormais, dans tous les courriers, cette « Doctoresse » avec un grand D.

La lettre d’Alexandrie, avec tous les avantages qu’elle comportait, impressionna vivement le personnel de l’Office de Port-Saïd car, voyage payé, grands frais et petits frais, n’étaient jusque là réservés qu’aux grands chefs et le planton accompagnateur était une faveur insigne.
« Cette doctoresse » va donc connaître pour la première fois les agréments du voyage accompagné. En réalité le planton est une sorte de maître de cérémonie chargé de toutes les corvées du voyage! voiture au départ, voiture à l’arrivée, les billets, les places retenues, les bagages à main, les pourboires et les changements de train. Ne connaissant ni la langue du pays ni le trajet que je dois choisir, je n’ai qu’à me laisser vivre en regardant le paysage. Et pour cette sortie de Port-Saïd tout m’intéresse, tout m’enchante et complète mon voyage au long cours où je n’ai vu que deux ports : Marseille et Port-Saïd.
Après le départ on plonge dans le désert : à droite, à gauche, rien que du sable, pas de route autre que le rail et deux lignes d’eau : le canal de Suez et le canal d’eau douce. Dans cette immensité ces deux canaux ont l’air de ruisselets et l’on est tout étonné de voir de grands paquebots glisser doucement sur l’horizon Est. On arrive à Ismaïlia : oasis d’arbres « l’émeraude du désert » admirablement fertile grâce au canal dérivé du Nil et qui lui arrive du Caire. Puis le désert recommence et peu à peu on voit poindre un peu de verdure, quelques palmiers, de pauvres fermes, quelques champs à peine cultivés et brusquement c’est le Delta avec une végétation débordante, des canaux partout, de l’eau en abondance, l’Égypte « don du Nil ».
A Benha je change de train, toute dolente, les mains dans mes poches; le planton a tout orchestré, m’a dirigée au mieux et je suis assise dans le rapide d’Alexandrie, côte à côte avec le plus beau fleuve qu’on puisse rencontrer.
Voir en cette fin d’été où, à des milliers de kilomètres, il n’y avait plus une goutte d’eau douce dans les puits, dans les wadis, dans les lits des torrents desséchés cette surabondance d’eau roulant à plein bords dans un océan de verdure, semblait une espèce de miracle.

Mais il n’y avait pas que l’eau féconde et la terre bien nourrie, il y avait le paysan égyptien, le « Fellah », qui, avec des instruments aratoires les plus primitifs, faisait produire à ses champs trois ou quatre récoltes magnifiques chaque année. Que ce soit l’hiver, l’été, tout le monde est au travail tant que dure la lumière du jour: l’homme, la femme, les enfants, aidés des animaux: ânes, chameaux, bufflesses; l’eau arrive par des milliers de canaux d’irrigation et, pour inonder la terre, les norias tournent, les chadoufs se balancent à tous les coins. Quelle vitalité humaine et végétale. Ce delta où court mon train rapide n’est plus seulement un don du Nil, mais si le Nil a donné son eau, c’est le fellah qui a fait l’Égypte.

J’arrivai à Alexandrie et malgré le scepticisme de mes copains de Port-Saïd, j’étais vivement émue d’entrer dans la seconde capitale de l’Égypte. Je rappelais dans ma mémoire tout ce que j’avais appris de son glorieux passé : Cléopâtre, César et Antoine, les conquérants successifs de ce port immense, le débarquement de l’armée de Bonaparte, le bombardement de la flotte anglaise et le souvenir presque récent d’un jeune consul, de Lesseps, qui y avait mûri son projet d’un canal des Deux Mers.
En sortant de la gare, mon planton avait appelé une victoria bien attelée et je traversai, dans toute sa longueur, la ville la plus banale, la plus morne, la moins brillante qu’on puisse découvrir. Elle était sans couleur et sans charmes. On suivait des rues étroites bordées de maisons grises, pas un monument souvenir et, même la mer et le port, y étaient à peine visibles. La Place des Consuls, dont j’avais rêvé tant elle avait été luxueuse et animée dans le passé, n’était qu’un grand carré entouré de gratte ciels. Un pauvre tramway traîné par deux mulets y passait sous des palmiers miteux. Tout au fond, un grand bâtiment peint en jaune, un peu écaillé et sans grandeur, était la fameuse bourse d’Alexandrie où se traitaient les plus grosses affaires du commerce de coton et où se jouaient, se gagnaient ou se perdaient des millions chaque jour.
L’hôtel, où on m’avait réservé une chambre, était propre et confortable, mais on n’y voyait ni la mer, ni le ciel bleu.

15 Octobre à Alexandrie. Il fait beau et clair et je vais être présentée, en liberté, à la triade sacrée du Conseil Quarantenaire : le Président (Anglais), l’Inspecteur Général (Français) et le Secrétaire Général (Égyptien). C’est assez intimidant surtout que je ne sais rien de ceux que je vais rencontrer. « Cette Doctoresse » n’est plus la dame en blanc et en blouse d’hôpital de Port-Saïd, mais une élégante parisienne dans une robe de toile rose, tout ce qu’il y a de plus « Galeries Lafayette », et arrive vers 10 heures dans une victoria attelée de deux chevaux arabes avec son planton en valet de pied assis à côté du cocher. Dans une rue triste et sombre le Conseil Quarantenaire est installé ; l’immeuble est beaucoup plus important que je ne l’avais supposé. Tout y est démesuré ; immense escalier, corridors interminables, plafonds trop hauts, dans ce temps-là on n’économisait pas le terrain, même en pleine ville.
Je fus reçue, très amicalement, par le Président que l’on disait partout assez distant. Le docteur Ruffer approchait la cinquantaine; figure intéressante, cheveux grisonnants, très grand, un peu courbé et parlant un français tout à fait correct. Il semblait satisfait de mon travail à Port-Saïd et insista surtout sur la campagne du Sinaï, qui allait commencer avec le retour du pèlerinage de La Mecque. Très rapidement et de façon claire il m’expliqua comment, dans un lazaret immense situé au bord de la Mer Rouge au pied du Sinaï, nous allions recevoir, arrêter et filtrer au point de vue sanitaire, tous les pèlerins revenant d’Arabie vers le Nord par le Canal de Suez.
De grandes cartes étaient pendues au mur et il me montra les chemins, les pistes, tous les trajets marins qu’empruntaient ces pieux pèlerins pour se trouver chaque année en même temps à la ville sainte de La Mecque. Un résumé rapide suivit des épidémies qui avaient ravagé l’Europe durant le cours des siècles et qui, presque toujours, avaient eu comme point de départ cette rencontre en Arabie de masses humaines apportant leurs contagions que les rescapés de ces voyages pénibles rapportaient avec eux.
Tout cela m’intéressa vivement et je me dis que je devais pas manquer de faire, pour une fois, une expérience médicale aussi passionnante.
« Je vous envoie là-bas, continue notre Président, pour y diriger, avec votre collègue anglaise Miss Dr. Russel, tous les services et hôpitaux féminins. C’est une mission de confiance, car sur 30 ou 40 mille voyageurs qui s’arrêtent par force à notre lazaret d’El Tor, il y a la moitié de femmes et quantité d’enfants. »

Très réconfortée par cette première visite si cordiale, je ne parlai pas de départ immédiat et je quittai ce beau bureau, très anglais, aux grands tapis, aux beaux meubles d’acajou, pour me rendre chez l’Inspecteur Général.
Atmosphère absolument différente. Un bureau assez désordonné, encombré d »‘un chevalet de peintre et d’un immense violoncelle, car notre cher confrère breton, le Docteur Briend, n’était pas seulement médecin mais artiste né. Peignant à l’huile et à l’aquarelle avec un véritable talent, et prenant rang parmi les bons exécutants d’un orchestre de musique de chambre.
Nous fûmes amis immédiatement ; il n’avait aucune morgue, me donna de sages conseils, car malgré son haut poste il ne se gobait pas et comme, un peu hésitante, je lui avouai que je ne savais pas si j’allais rester en Égypte : « Comment, me dit-il, vous voulez lâcher un si bon fromage ? Mais il sera encore meilleur si vous le savourez à deux. Tachez donc de faire venir votre mari. Nous manquons justement de Français bien titrés et nous le caserons immédiatement. Et puis, comme je ne m’éterniserai pas, il aura l’occasion, un jour, de prendre ma place… »

J’eus tout à coup la vision dorée d’une double paye en livres anglaises, d’une montée facile vers les hautes sphères et, de plus en plus réconfortée, je me dirigeai vers la troisième bureau, chez Zananiri Pacha.
Je restai sur le seuil, un peu intimidée devant tant de gens assemblés, où je distinguais difficilement un homme petit, coiffé d’un tarbouch (ce que nous appelons un Fez) et se démenant comme un pantin à son bureau alors que, dans une dizaine de fauteuils, des hommes assis prenaient de petits cafés en fumant des cigarettes. C’était un vrai bureau oriental, plein de fumée, de poussière et de bruit et, devant une cour respectueuse, le Pacha donnait des ordres, répondait au téléphone, sonnait des employés et, m’ayant aperçue, se précipita à ma rencontre. Prenant mes deux mains, il me présenta à ses compagnons.
Ah! il n’était plus question de petits titres! Avec ces phrases pompeuses il m’accabla de compliments… J’étais à présent « notre chère Doctoresse », sélectionnée entre de nombreuses concurrentes grâce à des diplômes remarquables, j’étais jeune, belle, élégante et spirituelle et le Conseil Quarantenaire m’avait d’emblée nommée en première classe. L’on me fit asseoir dans un fauteuil de velours auprès du Pacha lui-même et je restai là, assez interloquée, devant une vingtaine d’yeux fixés sur moi. Le Pacha, alors, me proposa « un petit café arabe » et je répondis étourdiment : « Oh! non merci, jamais le matin », n’ayant pas remarqué qu’un domestique spécial allait et venait portant sur un grand plateau de cuivre de petites tasses pleines d’un café qui embaumait.
« Et que prendriez-vous, si vous n’aimez pas le café ? »
« N’importe quoi, répondis-je en riant, des gâteaux, des petits fours, des bonbons. »
Le pacha se précipita sur son téléphone, y parla en arabe et en anglais, sonna un domestique, lui donna des ordres et dix minutes après le grand plateau de cuivre m’était à nouveau présenté avec des gâteaux, des petits fours et des bonbons.
Voilà ce que c’est que la politesse égyptienne.
Je ne mangeai pas tout, mais les pépères qui nous entouraient se régalèrent de cette aubaine.
Qui étaient-ils? Je le sus bientôt car le Pacha me les présenta. C’étaient tous les fournisseurs du Service Quarantenaire qui venaient régulièrement faire leur cour au Secrétaire chargé de toutes les sortes d’achats pour les hôpitaux, les pharmacies, l’entretien des offices et des lazarets. On les appelait en riant les « Pépés », c’est-à-dire : Parents, Profiteurs, Parasites, Protégés et tous s’entendaient à merveille pour les petits profits personnels et les grands pourboires au grand Pacha.
L’après-midi fut extrêmement intéressante. Le docteur Ruffer avait mis à ma disposition son canot à moteur pour une visite générale de tous les postes quarantenaires. J’embarquai au port Ouest et, en compagnie d’un aimable architecte, je fus menée au laboratoire général, aux hangars de désinfection, au centre de dératisation, au lazaret, aux parcs des animaux et je compris alors toute l’importance de cette administration dont notre Office de Port-Saïd n’était qu’un poste secondaire.
Pour terminer on me fit faire le tour du port Est ; admirable rade naturelle barrée d’une longue digue et la promenade finit au milieu de paquebots devant des hangars immenses ; des centres de charbonnage et toute l’activité d’un port promis à un grand avenir. Le Palais Royal de Ras-El-Tin, bâti sur une presqu’île rocheuse se dessinait à l’Est grandiose et mystérieux, illuminé par un soleil couchant.

Le soir même de cette journée de présentations diverses et de tournées instructives, je trouvai à l’hôtel trois invitations. Pour un déjeuner chez notre Inspecteur, pour un thé au domicile du Pacha et pour une soirée privée chez notre Président. Mon planton prit note de ces adresses diverses, des heures de rencontre et le programme fut rempli à la satisfaction générale.
Chez le docteur Briend nous étions en Bretagne, mobilier des plus simples; atelier de peinture, piano et violon et une aimable cuisinière bretonne qui tenait le ménage de demi-célibataire car sa femme, douée d’une voix délicieuse, passait la plus grande partie de l’année à Paris. Le docteur Briend avait été interne à l’hôpital du Havre, c’est-à-dire que nos souvenirs d’études médicales se retrouvaient dans le même climat: Paris, Le Havre, Bretagne, Normandie, pour nous rencontrer en Égypte.
Je quittai ce protecteur et ami pour aller prendre le thé chez Zananiri Pacha. Je croyais me trouver là dans un milieu vraiment oriental, pur égyptien et pour moi grande nouveauté. Hélas! dans des salons meublés à l’horreur d’une défroque lourde de Second Empire, je me retrouvai dans le décor d’une très vieille sous-préfecture de province française. La pachate m’accueillit aimablement ; elle avait une jolie figure régulière mais était de toute petite taille, très empâtée, avec une poitrine opulente: elle n’avait rien d’une almée pour idylle persane. Ses trois enfants n’étaient pas beaux mais avaient l’air intelligents et faisaient des études variées, l’aînée au Lycée français, le second au Victoria College et la troisième à l’École Israélite, mais ce qui me surprit, ils s’efforceaient tous cinq de se donner l’allure de British subjects, ne parlant que sports, compétitions de tennis, de golf, courses de chevaux, rallies paper, etc…
Le thé, servi à l’anglaise par deux barbarins en costumes de janissaires, était trop riche et trop abondant pour une si familiale réception. Pendant que nous goûtions ces appétissantes sucreries, la pachate me glissa confidentiellement que sa première rencontre avec le pacha avait eu lieu dans un club de tennis et j’eus peine à retenir un joyeux éclat de rire en évoquant notre Zananiri , grimaçant, agité, courant sur ses petites jambes après des balles que lui servait en chandelles une jeune dondon trop courte et trop grasse.

Mais j’étais plutôt anxieuse au sujet de ce grand dîner chez le Président : tenue de soirée et, sans doute, nombreux invités ne parlant qu’égyptien ou anglais? Je me nippai au mieux dans une jolie robe de crépon bleu nattier et j’arrivai dans une banlieue inconnue où quelques Anglais avaient construit de charmantes villas coloniales. Ce n’était certes pas neuf, car de grands arbres avaient eu le temps de pousser très haut et très touffus sur des gazons ras, entretenus par de nombreux jets d’eau. De petits murs séparaient des pelouses de la mer qui venait battre tout autour. Quelle découverte pour moi qui avais cru que tout la ville était grise, poussiéreuse et mal tenue, et quel goût avait eu notre Président de choisir cet asile de repos tout simple en réalité mais si plaisant pour être loin de la ville, de son agitation, et de son tapage.
Les invités avaient été choisis car ils parlaient tous français, et je pus raconter gaiement mes débuts de carrière en Égypte me rendant compte que tous étaient comme moi des fonctionnaires: ministères, police, armée, tous dévoués au pays, heureux d’y vivre sans ennui et avec l’idéal du vrai colonial, l’aide aux fellahs appauvris et dont les ancêtres avaient connu, dans un lointain passé, une destinée magnifique.
Chacun avait son « hobby », toujours au bénéfice de l’Egypte; l’un élevait des chevaux arabes, l’autre cultivait des mangues, d’autres faisaient des collections d’objets anciens pour en enrichir les musées. Le dîner, très anglais et un peu égyptien, ne m’a laissé aucun souvenir, mais c’est la fin de cette soirée qui fut un pur délice.
Les dames se levèrent de table les premières, laissant les messieurs à leur porto et à leurs cigares. Certaines allèrent à la salle de jeu pour y préparer un bridge ou un poker, mais je suivis celles qui gagnèrent la véranda ouvrant sur le jardin où je m’installai dans un confortable fauteuil. J’avais pour voisin un Allemand bien tranquille qui alluma sa pipe et nous parlâmes avec intérêt du Soudan Égyptien et de ses plantations de coton. C’est alors que le docteur Ruffer vint nous rejoindre et, s’adressant à mon voisin, lui dit : « Assez parlé médecine, coton, commerce, faisons un peu de musique. Le piano est ouvert et nouvellement accordé, il vous attend cher ami. »
Ce gentleman-farmer des régions chaudes commença à jouer avec un rare talent quelques lieds de Schubert et puis il attaqua Tristan et Yseult. Le prélude d’abord, les grandes scènes d’amour dont il chantait les duos en sourdine mais d’une voix bien timbrée. Ce fut un enchantement; nous écoutions tous cette musique puissante et divine interprétée par cœur et sans une défaillance. Les joueurs s’étaient arrêtés, les fumeurs étaient aux fenêtres et tandis qu’Yseult mourrait innocente et pardonnée, le jardin était sous nos yeux illuminé par un clair de lune bleu pâle, des bouffées de parfums montaient des buissons de roses, des orangers en fleurs, cela sentait le chèvre-feuille, les épices et la saumure car la mer battait la mesure contre le petit mur au fond du jardin et les derniers accords de cette musique émouvante et vigoureuse étaient accompagnée des soupirs de la vague toute proche.
A minuit je partis seule dans la victoria bien attelée du Président ; ses chevaux, légers comme des gazelles, m’enlevèrent dans un trot rapide, sur une route bleue, entre deux déserts d’un blanc d’argent, car on ne voyait plus les étoiles, plus les réverbères, la lune régnait seule sur l’immensité.
Je n’avais ni manteau, ni châle, ni chapeau, la brise tiède m’éventait doucement. Était-ce le sortilège de l’Orient qui déjà opérait, mais tout m’avait plu dans cette réception sans grand apparat pourtant : le milieu choisi des invités, la villa, son jardin et la mer, et ce pianiste, simple exportateur de coton, qui savait avec tant de talent exporter aussi de belles légendes nordiques. Pourquoi reprendrai-je le chemin du métro et de la clinique populaire, puisque le destin et ma fantaisie m’avaient entraînée vers cet inconnu qui se révélait si plein de charmes divers. La nuit miraculeuse se chargeait de ma destinée.

Le lendemain je rentrais à Port-Saïd, toute dispose et gaie et mon planton m’avait réservé un fauteuil confortable dans le dining-car. Je revoyais avec le même plaisir le père Nil et son delta plantureux : ce dessin animé dans une lumière éclatante. Les hommes dans leurs galabia bleue, coiffés d’un turban blanc, les femmes toutes noires en longues théories, marchant gracieuses et pieds nus, avec une charge sur la tête pour la corvée d’eau et, comme de petites fleurs éparses sur fond de mousse verte, les nuées d’enfants au travail eux aussi dès l’âge de 6 à 8 ans, menant des moutons, de petits ânes et même de jeunes chameaux.
Ce voyage rapide m’avait ôté toute hésitation au sujet de mon retour immédiat à Paris. Je resterais pour la campagne du Sinaï et je ferais mon possible pour y appeler mon mari.
L’accueil de nos grands chefs, l’importance de notre administration et les possibilités entrevues d’un avenir intéressant, tout cela me décida à écrire à Paris. Mon mari n’avait pas eu de congé et je lui demandai de venir me rejoindre. Une croisière en Égypte ne pouvait que le tenter: il arriva rapidement.
Port-Saïd lui sembla infiniment plus sympathique que ne l’avait décrit Rudiard Kipling ou même Jules Verne. Au débarqué, il fut mandé à l’Office Quarantenaire où un bactériologue partait en congé. Il accepta, sans hésiter, de le remplacer pour trois mois et le voilà introduit dans les cadres où j’avais déjà ma place. L’attelage médical reprenait, mais sur un chemin beaucoup plus aisé que dans le fossé vaseux annoncé par un ami désabusé.

Dès le 1er novembre on ne parlait, à l’Office, que de la campagne du Sinaï. Des files de jeunes ouvriers se présentaient : menuisiers, peintres, plombiers, pour un engagement de 3 à 4 mois ; mais ce sont surtout les infirmiers qu’on recherche : ces « tamarguis » qui travaillaient dans les hôpitaux sous la direction des nurses. Je crois même une équipe menée par un digne homme, tout habillé de noir : ce sont les fossoyeurs et le Cheik, qui présideront aux enterrements, car on mourrait beaucoup chez nous.
La liste arrive des médecins que le Conseil a choisie pour le travail des hôpitaux et le couple Barthas y figure en première ligne. Je suis enchantée, d’autres le sont moins ; ceux qui quittent leur famille et ceux qui mijotent toute l’année dans un coin de Port-Saïd et n’ont aucun goût pour cette évasion. Des colis énormes sont prêts à partir : matériel de laboratoire et de salles d’opération, centaines de matelas et d’oreillers. On s’entend avec Alexandrie et Suez pour que rien ne manque, car en quelques jours nous allons réveiller un grand lazaret endormi depuis 8 mois en plein désert.
Les amis de l’hôtel sont parmi les partants et s’amusent à nous égarer au sujet de la vie là-bas et de ses accommodements. L’un nous assure que nous serons logés dans une luxueuse villa avec le confort moderne et l’autre nous promet une tente de toile, glaciale en hiver avec un maigre feu de crottes de chameau et des scorpions au plafond.
Pour ne manquer de rien, nous remplissons une malle chapelière de sacs de couchage, de boîtes de conserves, de couvertures de laine, sans oublier des livres et une papeterie complète pour la correspondance. Enfin, mon mari commande une caisse de vin Richon-le-Sion et j’avoue que ce fut le seul bagage encombrant dont on eut à se régaler car le reste fut totalement inutilisé.

15 novembre.- Jour de départ, nous nous retrouvons tous à la gare de Port-Saïd. Le train est bondé, le personnel quarantenaire emplit tous les wagons et deux fourgons supplémentaires débordent de caisses, de sacs, de ballots de toutes sortes. Pour atteindre Suez, où à lieu l’embarquement, nous suivons de bout en bout le Canal. D’abord entre deux déserts jusqu’à Ismaïlia, toujours aussi verte et touffue, au bord de son Lac Timsah. Puis le voyage change; à gauche sont deux lacs d’un bleu opaque, d’un bleu que n’ont jamais eu ni la mer, ni le ciel. A droite du train, les collines montent peu à peu et se terminent en une sombre montagne, l’Attaka, qui barre, à l’ouest, la rade de Suez. Un bateau de la Khédivial Mail nous y attend déjà rempli du personnel arrivé d’Alexandrie. Le quai est plein de caisses, de tonneaux, de colis entassés. Il doit y avoir, au Conseil, des listes toutes prêtes pour ne rien oublier de ce qui est absolument nécessaire au bon rendement d’une vie improvisée, durant quelques mois, dans un désert perdu au bord de la Mer Rouge et sans contact avec une agglomération humaine. Qu’arriverait-il si l’électricité s’éteignait, faute de charbon, si le sucre ou la farine venait à manquer au moment où nous hébergerons dix mille bouches à nourrir…?
La traversée, qui dure une grande nuit, fut heureusement calme ; en première classe nous étions 25 docteurs, 30 nurses, 2 pharmaciens et 2 officiers de police. En seconde, les épiciers, bouchers, électriciens ; en 3ème, les 150 hommes de la police, les pompiers, les domestiques. Presque tous dormirent sur le pont car les cabines sentaient le renfermé et l’on y trouvait aimable compagnie de jeunes cafards et de vieilles puces.

Le docteur Briend m’avait dit en riant: « Quelle tête va faire notre doctoresse parisienne lorsqu’elle se trouvera au pied du Sinaï, séparée du monde et en cage pour trois ou quatre mois? ». Il n’était pas là pour l’arrivée de notre bateau à l’aube, dans la rade d’El Tor (El Tûr), sans cela il aurait pu nous voir tous les deux, béats d’admiration. Car, se trouver, par un matin clair, devant la masse énorme d’un massif montagneux qui, d’un seul jet, atteint 2500 mètres au-dessus d’une étroite lande de sable gris, baignée des eaux vertes et cristallines de la Mer Rouge, c’est un spectacle d’une beauté éclatante.
Le soleil se levait à l’est derrière les sommets et, au lieu de neiges éternelles, ils étaient couronnés de braises ardentes avec, dans le ciel, de grandes flammes rouges.
La surprise de cette arrivée en beauté en nous à jamais lassés et, années après années, nous avons pris la même joie à vivre dans ce décor éblouissant.

Nous descendons sur une jetée très blanche, c’est l’œuvre du Dr. Ruffer. Elle est toute neuve, nous dit-on, et elle permettra aux voyageurs d’accoster, sans danger, notre rivage souvent agité. Nous marchons à petits pas, essayant de découvrir cette ville endormie aux nombreux toits, ces grandes cages de grillage et, brillant au soleil, un double rail étroit qui court dans toutes les directions. Notre Président, qui en est si fier, y est allé en grand Anglais qui ne lésine pas. Tout a coûté un nombre fabuleux de millions, mais l’Égypte peut s’enorgueillir du lazaret le plus complet, le plus moderne, du monde entier.
Au bout de la jetée, une file de trolleys sur rail nous attend, car marcher dans le sable mou serait harassant; chacun a le sien, mené par deux petits bédouins, bons coureurs et la charge n’est pas excessive. Pour les poids lourds il y a le train avec sa locomotive qui a l’air d’un joujou tout neuf. Les wagons sont réservés aux malades en civière et les fourgons aux bagages. Nous voilà donc partis en cortège, et rapidement nous sommes emportés vers le mess des médecins, qui se trouve tout au fond, près de la montagne.
Nous passons d’abord devant une série de villas au bord de la mer, réservées au Directeur, au sous-Directeur et à nos grands chefs de passage. Puis ce sont d’immenses hangars pour les « hammans » (bains) pour la désinfection des pèlerins : c’est là qu’ils subiront la première visite médicale ; puis nous arrivons aux cours grillagées où les biens portants passeront quelques jours de quarantaine. Toujours en allant vers la montagne, voici les hôpitaux : hommes, femmes enfants, en pavillons séparés ; un pavillon de chirurgie, un pavillon de maternité. Un immense bâtiment réservé à la dysenterie, enfin, un laboratoire et ses accessoires, dont une écurie avec deux beaux chevaux arabes.
Nous arrivons au mess des docteurs et à la maison des nurses. Malgré les blagues de nos bons amis de Port-Saïd, ce n’est pas le palace de luxe qu’on nous avait annoncé, mais c’est une villa où les chambres sont simples et confortables et, infiniment précieux dans un désert trop sec, l’eau chaude et froide y coule en abondance. La salle à manger est très vaste avec des meubles qui devaient être de bois blanc, mais qu’on a ripolinés d’un vert discret ; les murs sont peints d’un ton de vert plus doux et, comme les bibelots de choix n’ont pas atteint ce désert, de très beaux bouquets de coraux roses et verts sont accrochés aux murs et des coquillages ensorcelants, récoltés sur la plage, servent de cendriers et même quelques sont remplis de fleurs fraîches!
Enfin, j’oublie le plus précieux : une belle cheminée au feu de charbon qui brûlera tous les soirs quand nous rentrons, transis et fatigués, après la contre-visite.
Nous apprenons plus tard que les dieux tutélaires, qui nous valent une vie matérielle facile et de bon goût, sont la house-keeper et l’ingénieur paysagiste.

Pendant une attente de quelques jours, j’eus le temps de me documenter sur ces pèlerins que nous allions recevoir par milliers. Revenant de La Mecque, ville sainte d’Arabie et capitale de la province du Hedjaz. Le but de leur grand voyage était d’assister aux trois jours de fête qui, chaque année, devaient y rassembler quelques cent mille musulmans venant de tous les pays du globe.
J’avais toujours entendu parler de l’Islam comme de communauté assez mystérieuse. Or, rien n’est plus simple, plus accessible au grand nombre, que cette foi musulmane avec des lois religieuses et ses dogmes centenaires:
I.- Croire en un seul Dieu ;
II.- Faire chaque jour ses prières (7 prières pour les oisifs, 3 pour les travailleurs) ;
III.- Faire l’aumône aux malheureux ;
IV.- Faire le grand jeune de Ramadan ;
V.- Faire une fois dans sa vie le pèlerinage de La Mecque.

Ce dernier acte de foi représente une grande dépense, un grand courage, mais la récompense promise est de toute importance pour les vrais croyants car le titre de « Hadji » qu’on y gagne vous assure une place au paradis d’Allah. Ceux qui viennent de Turquie, d’Égypte, d’Asie Mineure, arrivent à Djeddah, port de La Mecque, en bateau et sans trop de difficultés, mais il en vient d’Asie Centrale, d’Afrique de l’Ouest et de tout l’Extrême Orient. Pour certains, le voyage dure quelques fois plus d’une année. D’autres viennent en caravanes par les pistes du désert. La plus part sont vieux, arrivent éreintés, souvent désargentés et, dans ces foules humaines réunies dans un espace limité, les malades sont nombreux, les contagions faciles et presque toutes les grandes épidémies qui ont ravagé l’Orient et l’Occident au cours des siècles, sont venues avec ceux qui rentraient déjà malades de ce foyer brûlant l’été, glacial l’hiver, où l’eau manquait, où l’hygiène élémentaire était ignorée.
Pour le retour de ces pèlerins, il y avait deux postes quarantenaires, l’un dans l’île de Kamaran pour ceux qui retournaient en Extrême-Orient et le nôtre, à El Tor, pour ceux qui rentraient vers le Nord, par le Canal de Suez. Ils étaient 30 à 40 mille comme me l’avait indiqué notre Président. Mais si l’on songe que ces pieux voyageurs ne s’embarquent presque jamais seuls, qu’ils emmènent leur famille, cela faisait pour notre section féminine, à peu près 20 mille femmes qui seraient nos clientes obéissantes et une quantité d’enfants. La grande qualité de ce peuple musulman, c’est la résignation: « Dieu est grand, Mahomet est son prophète » et l’on accepte, sans un mot de reproche, sans un mouvement de révolte, tout ce que la vie apporte d’événements heureux ou de souffrances indicibles. Et, même dans les agonies douloureuses, nos pauvres femmes ne prononçaient que des paroles de douceur; la mort les prenait résignées et pleines de beaux espoirs pour la vie future.

Madame Broadent préside notre table au mess car c’est elle seule qui s’occupe de nos menus et de notre confort. Elle mène tout de front, surveillance des domestiques, cuisine, ménage, lingerie, achats de toutes sortes. Elle a se bédouins qui fournissent par centaines des oeufs minuscules et des poulets maigres, elle a ses pêcheurs qui lui apportent des poissons aux couleurs étincelantes, mais ne sont ni très fins, ni très tendres. Elle a d’immenses armoires à provisions avec des conserves de toutes sortes et, grâce à elle, la nourriture est saine et variée. Sa manière de mener son personnel est si efficace, sans sévérité, elle les dresse si bien que plus tard, à Alexandrie, j’ai retrouvé quelques-uns de nos « Abdou », « Mohamet », ou « Ibrahim », établis dans de bonnes boutiques, comme patrons de restaurant, teinturiers et concierges d’hôtel.
Second de nos bons compagnons, Monsieur Speakman, ingénieur-paysagiste qui, lui, vit à El Tor toute l’année et entretient le campement avec une équipe d’ouvriers, quand la campagne du Sinaï a pris fin. Ce ne doit pas être facile de vivre là, tout seul, pendant six mois. Il a, c’est entendu, trois mois de congé en Angleterre et trois mois avec notre compagnie, mais ses six mois de solitude n’ont pas l’air de lui coûter. Il a son chien, sa pipe et son whisky mais surtout en vrai colonial anglais, il a son jardin. Les arabes disent de lui qu’il a la « main verte » car c’est d’un sable sec et stérile, sous un soleil brûlant, qu’il a créé, sans frais, un délicieux oasis. Nous y allons pour le plaisir d’y marcher sur la bonne terre mouillée, pour y sentir l’odeur des feuilles, des fleurs et des arômes de plantes du désert qui embaument les sentiers. Quand nous le quittons, il nous offre un plein panier de salade, de radis ou de petits oignons, des branches de thym ou d’estragon et, presque toujours, le tout couronné d’un bouquet de violettes. Dans une vaste cour, derrière un abri de roseaux, il abritait des gazelles égarées, trop vieilles pour courir ou trop jeunes pour suivre la course. Une fois apprivoisées elles ne s’enfuyaient jamais. Nous leur portions des restes de salade, de la verdure, mais surtout des cigarettes qu’elles croquaient avec le papier car elles adorent le tabac.
Monsieur Speakman était aussi calme que Madame Broadent était vive. Nous l’appelions le visiteur du soir. Il venait se chauffer à notre grande cheminée, nous parlait des expériences de son jardin et nous le plaisantions sur sa fiancée qu’il attendait patiemment depuis plusieurs années.

Pendant la traversée de Suez à El Tor, j’ai fait la connaissance de la lady-doctor anglaise qui sera ma consœur durant les quelques mois de la campagne de la Sinaï. Miss Russel est une néo-zélandaise qui a fait ses études à Londres ; elle est fort aimable et toute prête à m’aider dans les diverses activités qui nous attendent. Nos goûts sont différents et l’entente sera facile. Elle choisit la chirurgie, la salle d’opérations et l’hôpital qui en dépendent ; elle me laisse la médecine générale, la maternité, les accouchements et nous décidons de nous aider mutuellement pour les anesthésies, les dystocies graves, les appareils plâtrés.
Je suis enchantée de cette rencontre amicale et à l’avenir nous deviendrons de vraies amies. Elle parle très couramment le français et l’arabe, vrai secours pour les interrogatoires et pour le reste, ne connaissant toutes deux ni le turc, ni le russe, ni le persan, ni les dizaines de patois de nos futures clientes, nous en serons réduites, comme tous nos confrères, à faire de la médecine vétérinaire.

Le premier bateau annoncé, il a quitté Djeddah et sera là dans trois jours : c’est incroyable avec quelle rapidité tout s’organise. De la maison des nurses on voit s’envoler des voiles blancs, des blouses blanches, comme des pigeonnes quittant leur clocher. On appelle d’ailleurs leur villa « the dove nest » (le nid de colombes). Les hôpitaux sont ouverts, les lits montés, les salles de pansement installées et le pavillon de chirurgie est prêt. Le pharmacien n’arrête pas de déballer ses cartons, ses bouteilles, ses tonneaux et dans le hammam qui sera ma résidence, au début, pour les bains et le triage médical, tous les fours chauffent déjà.
Maintenant que tout est fin prêt, attendant le premier bateau, nous nous prélassons sur des chaises longues en admirant les jeux de lumière qui rendent enchanteur ce paysage désolé. Au réveil tout est enveloppé de gaze bleue, puis vient l’heure rose. A midi le sable est doré et la mer flambe. Jusqu’à 17 heures on ne sait ce qui se passe car on dort, mais avec le soir c’est la grande féerie. Le Sinaï est encore illuminé, mais en face, sur la rive Afrique, le soleil se couche derrière la chaîne Arabique et l’ombre de ces hautes montagnes, comme un grand rideau violet, mange peu à peu les pentes éclairées de notre Sinaï du pied jusqu’au ciel.
Le bactériologue anglais se moquait un peu de notre extase journalière. « Peuh, faisait-il, j’aime mieux ça à Paris. »
– « Comment comparer ces jeux de lumières avec une capitale où il neige, où il pleut, car c’est l’hiver là-bas, répondis-je.
– « Non, fit-il, j’ai voulu parler des parfums à la mode dont le nom évoque ces couleurs. L’Heure Bleue, la Vie en Rose, Tabac Blond, Violettes Impériales, Soir de Paris et Nuit de Chine. »

Le travail commence, les premiers bateaux sont en rade mais ce ne sont pas de beaux paquebots avec un nombre choisi de passagers, ce sont des ruches, des fourmilières humaines. Pour transporter à petits frais toutes ces créatures vivantes, on a réservé à chacun le minimum de place du fond de cale au pont supérieur. Ils ont tout juste droit à une longueur qui leur permet de s’étendre avec un petit espace pour y empiler leur bagage….
La plus part n’ont pas de vêtements de rechange, ils portent tout sur leur dos et l’espace libre est occupé par de vieux fourneaux, des casseroles, des sacs de jute pleins de provisions sèches. Leur seul luxe est un tapis de prière, qui est quelquefois une descente de lit sans valeur ou bien, s’ils viennent d’Asie Mineure ou d’Asie centrale, une pièce rare aux coloris ravissants. C’est sur ce tapis qu’ils se tiennent accroupis toute la journée et qu’ils prient quand le muezzin les appelle à la prière.
Dès que le bateau est ancré, ils descendent sur la digue et on les voit s’avancer à petits pas, tout ankylosés par le voyage, éblouis par le soleil. Au bout d’une heure, on croit que le bateau est vide et il en vient toujours. C’est incroyable ce que peut contenir un bateau aménagé comme une boîte de conserves sans aucun espace perdu.
Les soldats de la police égyptienne surveillent et dirigent le débarquement, le petit train bijou est là pour les malades en civière, pour les morts, et va mener sa charge à l’hôpital et au cimetière.
Dans l’immense hammam féminin j’attends les femmes et les enfants. Elles poussent des houloulis de joie en y trouvant des centaines de baignoires pleines d’eau chaude où elles vont plonger leurs membres perclus et desséchés.
Trouver un bain ou une douche fraîche alors qu’on arrive de l’enfer brûlant du Hedjaz où l’eau si rare qu’une bouteille d’eau bonne à boire coûte un shilling. Cela fait des semaines qu’il n’est pas question d’avoir de l’eau pour la toilette.
Nos baigneuses frottent toutes ces mémères, les grattent à grand renfort de brosses et de savon. Pendant qu’elles prennent leur bain les vêtements s’en vont à la désinfection. Là, dans des étuves à 200 degrés, c’est la mort immédiate de tous les parasites de la peau humaine: puces, punaises, poux, sans compter toutes les collections microbiennes qui éclosent dans la crasse.
Mes clientes sont très douces et sans se faire prier mettent dans de grands filets à leur numéro tous leurs vêtements, leurs foulards, leurs voiles, leurs pelisses fourrées, mais il y a un objet dont elles refusent de se séparer c’est leur parapluie; de grands riflards de coton noir qu’elles ont acheté à La Mecque et qui doit leur sembler un objet de haute nécessité et de grand luxe. Aussi, nous rions en découvrant une dame presque nue dans sa baignoire mais serrant sur son cœur son parapluie qui trempe avec elle, ou bien une dame en chemise ayant ouvert son parapluie tout grand et le tenant au-dessus de sa tête, ou plus loin 3 mioches tout nus sous un énorme pépin auquel ils administrent une douche avant de passer eux-mêmes à l’eau courante. Toutes ces dames revêtues d’une simple galabia propre et le parapluie à la main m’attendent dans la salle de consultation.
Pour moi c’est un examen très facile car, ainsi déshabillées, on ne peut rien me cacher. On peut imaginer ce que je découvre ainsi : une variole en pleine éruption, une fracture du bras ou de la jambe, des abcès multiples, d’affreux ulcères aux chevilles et des moribondes soutenues par une voisine qui les aide à se tenir debout sans compter les mines affreuses des dysentriques, des typhiques, des cardiaques au dernier degré. Toutes ces grandes malades sont forcées de suivre l’itinéraire de leur famille, ne pouvant rester à la traîne à La Mecque, à Djeddah elles viennent mourir chez nous.
Nous avons recueilli une jeune femme qui a marché le long de la jetée, qui a pris le bain, qui est venue à la consultation ; je l’ai allongée sur une civière et elle est morte dans le wagon avant d’arriver à l’hôpital.
Toutes ces malades emportées par le petit train, je les retrouve peu après dans mon service, déjà moins souffrantes car le lit est bon, les nurses dévouées; elles se sentent protégées, rassurées et pleines d’espoir de guérison.
Pour nous c’est l’activité la plus intéressante de notre rôle. Revoir en détail ce que nous avons décelé en passant. Établir un vrai diagnostic, ordonner les soins nécessaires dont on espère les meilleurs résultats. Miss Dr. Russel vient me seconder et je vais à mon tour intervenir dans de multiples opérations : chloroforme, réduction de fractures, etc… On comprend que la journée ne soit pas assez longue pour nous deux, avec des infirmières vraiment actives et compétentes pour liquider ces arrivages en masse, qui vont se reproduire dès qu’un nouveau bateau apparaîtra à l’horizon Sud. Les grands contagieux sont envoyés à l’isolement avec leur famille ; nous n’avons pas à nous en occuper et il y en a, en réalité, très peu cette année. Quelques cas suspects de peste, 3 cholériques et des varioles ; pas de typhus.
Malgré le surmenage, jamais un service de médecine-chirurgie ne m’a semblé aussi intéressant et aussi varié. Il y a tous les jours des cas imprévus à reconnaître et n’ayant pas, comme à Paris, une hiérarchie de grands chefs pour nous éclairer, nous nous sentons, avec fierté, responsables de tant de vies humaines. Et puis, il y a une belle émulation dans notre petite équipe médicale, chacun essayant de faire pour le mieux, même si la tâche est ingrate. Mais nous devons reconnaître que tout est si bien organisé qu’il y a peu de temps perdu, et, malgré le nombre incroyable de nos clientes, pas le moindre désordre.

En fin décembre le travail continuait toujours aussi intense. Les bateaux arrivaient de plus en plus chargés. les pèlerins débarquaient, les hôpitaux se remplissaient. En grand mystère on envoyait à l’isolement les suspects de contagions graves. On réembarquait et le bateau suivant arrivait. Mais c’était déjà l’hiver dans la Mer Rouge et si le soleil brillait toujours aussi clair durant le jour, l’aube et la nuit étaient réellement froides. Quand on m’appelait pour une urgence dans les sections, malgré une bonne couverture, je gelais sur mon trolley et Miss Russel, toujours bien au courant des possibilités du campement, me rappela que la doctoresse chargée des sections avait droit à un âne en plus de son trolley. Nouvelle très agréable car après recherches et consultations chez l’économe, nous apprenions que le dit âne était bien là mais que le directeur l’avait accaparé pour ses enfants depuis des années. J’eus raison du directeur et un matin m’arriva un bel âne, nommé Macaroni, conduit par un saïs qui avait bien 10 ans. La selle de dame était encore solide, les rênes mélangées de ficelles et de cuir, avaient des pompons de toutes couleurs. L’âne était étrillé, les sabots cirés, les oreilles propres, mais je n’en dirai pas autant du saïs, pauvre mioche et en haillons. Je l’envoyai d’abord au bain et je lui fis confectionner un uniforme magnifique. Chandail de laine brune, pantalon-short de toile beige, des leggins sur ses mollets nus et une ceinture orange comme celle des gardes-côtes. Pas de turban car il portait sur sa tête un grand tabouret qui me permettait de monter sans secours pour me mettre en selle. Macaroni se révéla excellent au pas, un peu dur au trot, mais magnifique au galop et c’est le train que j’adoptai. Mon saïs était fier de son costume et moi ravie de ma monture. J’allais beaucoup plus vite que mes confrères tassés et grelottants sur leurs trolleys souvent embouteillés devant le train bijou. On ne voyait que moi et mon âne au galop dans le sable et j’étais facile à repérer quand Miss Russel me faisait appeler à l’aide. Je ne me plaignais plus du froid car j’arrivais réchauffée par la course et le plaisir de cette équitation sans danger. L’Égypte de ce temps ne connaissait pas l’auto et les ânes, très souvent d’excellente race, étaient utilisés partout. Dans les villes il y avait des stations d’ânes à côté des stations de voitures et l’on voyait partout des messieurs en tarbouch, des dames touristes, courant les rues très gaiement montées sur de jolis baudets parés de rubans et de colliers à grelots.

Il n’y a rien de plus animé que notre mess et ses nombreux hôtes qui s’y retrouvent deux fois par jour. C’est la Tour de Babel des nationalités et des races mais, au contraire de la fameuse Tour, l’entente y est parfaite; et puis, il y a beaucoup à apprendre des anciens qui ont fait, depuis de nombreuses années, cette campagne du Sinaï. On y parle presque constamment médecine, diagnostics, cas à débrouiller, traitements réussis, essais suivis de déceptions amères. Mais nous ne sommes pas tous docteurs; il y a, parmi nous, les officiers de police anglais et égyptiens. L’un d’eux est un Irlandais; un beau garçon l’air martial et assuré mais tellement victorien, tellement timoré, qu’il supporte mal les mots gynécologie, accouchements, etc.. que nous employons constamment sans même y penser. Il fallait voir combien il était gêné, comme il rougissait, pris d’un véritable malaise, quand ces mots fatidiques revenaient dans la conversation et, pour le taquiner, nous en rajoutions. Madame Broadment eut pitié de ce pauvre garçon et nous signala sa détresse; alors, avec Miss Russel, nous prîmes l’habitude de périphrases les plus suaves. Quand nous arrivions en retard à cause d’un accouchement difficile, nous disions comme des petites filles naïves : « La cigogne s’est posée sur le lit d’une mère de famille ». Ou bien, après une opération pour un abcès au sein: « le flacon de lait s’était bouché et nous l’avons ouvert avec un canif. » Et pourtant ce grand gars, aux oreilles délicates, menait au mieux son équipe de policiers, fellahs d’origine, habitués à un parler des plus vert, le mot cru étant le meilleur.
Ce cher garçon mourut au Caire l’hiver suivant d’une fièvre typhoïde et Miss Russel disait, en nous annonçant la triste nouvelle : « Trop d’éducation victorienne, je suis sûre qu’il n’a pas osé dire qu’il avait mal au ventre et appeler la nurse lorsqu’il a fait son hémorragie mortelle. Don’t speak of your inside (ne parlez pas de votre intérieur). » C’est une formule très distinguée excepté quand on fait partie d’un mess de docteurs, ou quand on va mourir de fièvre typhoïde.

Le 20 sécembre, le trafic des bateaux s’arrêta tout à coup ; on apprit de Djeddah et de Yambo que, pendant une quinzaine de jours, il n’y aurait plus d’embarquements pour le Nord car les bateaux manquaient et il fallait attendre leur retour ; 5 jours de repos, cela n’était pas pour nous déplaire et chacun fit des projets pour profiter de ces vacances.
L’hiver arrivait et si le soleil brillait toujours, les soirées et les nuits étaient glaciales et nous profitions largement de nos bains chauds et des grandes flambées de la salle à manger. C’est là qu’un soir nous entendîmes discuter de la santé précaire des deux chevaux du laboratoire. Ils maigrissaient, refusaient leur ration d’orge et de luzerne. Comme ils servaient de donneurs de sang pour un certain sérum anti-dysentérique, il y eut un grand émoi au laboratoire. Alors on décida de les sortir chaque jour de l’écurie, de les rendre aux galops dans le sable dont ils avaient été sevrés et les docteurs se relayèrent pour les monter chaque jour. On dénicha deux selles de dame dans les greniers et on nous les offrit à Miss Russel et à moi. Nous avons donc galopé d’abord sur le rivage au bord de la mer, puis comme des caravanes s’organisaient pour les pique-niques dans le désert, nous pûmes les accompagner à cheval. Nous partions dès le matin pour une destination inconnue et chaque sortie nous révélait d’étonnantes découvertes; une fois ce fut le wadi (vallon) qui s’enfonçait dans le massif montagneux du puissant Sinaï avec de chaque côté, des murs hauts comme des grandes falaises et qui montaient droit dans le ciel. On y trouvait des sources cachées, une végétation de serre chaude et de larges assises de pierre où l’on pouvait s’asseoir, mettre la table pour le déjeuner et se régaler de tout ce que contenaient les poches des chameaux, les poulets maigres de Madame Broadment, la verdurette de Monsieur Speakman avec les pommes de terre cuites sous la cendre et des fruits délicieux.
Bien rares étaient les humains qui avaient cheminé dans ces couloirs étranges où nos rires et des échos sonores répondaient aux cris des aigles volant dans le bleu d’en haut.
Une extraordinaire excursion eut lieu dans un vallon qui descendait à la mer, entre des grottes où avaient vécus, il y avait longtemps de pieux cénobites. On appelait ce lieu « les cloches » car le vent y résonnait lugubre comme une sorte de glas au fond des cavernes. Comment pouvaient-ils y vivre? Comment étaient-ils ravitaillés? Il y avait une source vive sortant d’un rocher et la mer devait fournir les poissons. En tout cas ils avaient tous disparus, morts de maladie? assassinés? partis vers d’autres climats?
Durant nos promenades nous apercevions de loin de magnifiques oasis plantées de palmiers centenaires, mais le chef de caravane nous en interdisait l’accès. C’étaient d’anciens couvents désertés où tous les moines étaient morts de paludisme. Ils avaient bâti et planté leur communauté autour d’un point d’eau, mais qui dit eau dit moustiques et les anophèles avaient été les plus forts. Eux seuls bourdonnaient encore dans cette admirable verdure.
Souvent nous allions assez loin de notre campement et il fallait rentrer en vitesse sur des pistes qui semblaient faites pour de belles chevauchées. Les chameaux menaient le train déployant leurs longues pattes articulées, qui semblent si fragiles et sont pourtant d’une sûreté magnifique, quant aux chevaux, grâce à ce traitement « grand air et exercice » ils avaient repris tout leur entrain et étaient bien guéris de leur « nervous-beakdown » (dépression nerveuse).
Soulager, guérir, arrêter un désastre comme une hémorragie qui aurait pu être mortelle, redresser un membre brisé, vraiment nous ne sommes jamais lasses de ces besognes qui apportent avec elles leurs récompenses, mais il est un coin de notre hôpital où nous n’entrons jamais sans un regret découragé… C’est la section de la dysenterie.

On nous avait alertées au sujet des grandes contagions: choléra, peste, typhus, variole, mais il faut reconnaître que la seule grande tueuse de ces retours de pèlerinage c’est la dysenterie, qu’elle soit amibienne ou bacillaire. C’est elle qui cause ces visages émaciés de femmes hâves et décharnées, ces enfants squelettiques, ces vieillards épuisés, tous victimes des mains sales, des cuisines malpropres, des logements de fortune, où s’entassent des masses humaines à l’étroit, sans air et sans eau. La contagion est rapide de l’un à l’autre et les plus propres, les plus sains, sont souvent les plus atteints. Le docteur allemand, qui avait une longue expérience de ces campagnes, augmentait encore notre détresse par son pessimisme.
– » Ne vous tracassez pas pour vos diagnostics, assurait-il, et mettez un grand D sur vos portes, tout ici est dysenterie. »
– » Mais, lui répondit Miss Russel, j’ai en ce moment deux fractures du col du fémur chez des vieilles femmes ; ça n’a rien à voir avec votre grand D. »
– » Justement, insista-t-il, c’est parce qu’elles étaient affaiblies par la dysenterie qu’elles sont tombées de chameau. »
Et je crois qu’il avait raison.
En 1911-1912 il n’y avait encore aucun remède spécifique de la terrible maladie et ce n’est que l’année suivante que nous avons commencé les essais avec la bienfaisante « Emétine ». Ce ne fut pas une panacée avec guérison immédiate, mais l’arrêt total de toutes les complications purulentes qui menaient à la mort dans d’affreuses souffrances. On vit disparaître les abcès du foie, des parotidites infectieuses, les septicémies généralisées que Miss RUSSEL opérait avec tant de dextérité.

Nous avions vraiment eu de la chance d’entrer en médecine au moment des grandes découvertes et de faire carrière au Moyen-Orient qui en recevait justement plus qu’un autre le bienfaisant secours. Le paludisme à peu près jugulé; la peste, due à la puce du rat, autre domaine où l’on pouvait agir utilement; le typhus propagé par les poux, avec arrêt immédiat des épidémies mortelles, et cette bienfaisante émétine qui se révèle vraiment efficace. Mais qui connaît les noms de Laveran, de Yersin, de Charles Nicolle, ou de Ross?
Il est une chose extrêmement intéressante pour ceux qui, comme nous, ont connu la médecine avant ces génials savants; c’est l’espèce de progression grâce à laquelle tous ces chercheurs sont arrivés à un résultat concret. Un premier a allumé une petite flamme et d’autres sont arrivés à la pleine lumière. Par exemple nous avions remarqué à El Tor que les seuls remèdes qui semblaient soulager un peu nos dysentériques, étaient à base de poudre d’ipéca et le seul remède vraiment efficace à présent est l’émétine, alcaloïde de l’ipéca. Combien de cliniciens ont travaillé sur le typhus, ce fléau des fins de guerre, des camps de concentration, des déchets humains en champ clos, jusqu’au jour où Charles Nicolle a associé le mal à des haillons sordides, pleins de poux de corps, pour y stabiliser ses recherches. J’ai même trouvé à Alexandrie un vieux livre sur le choléra de Smyrne, où un bon clinicien, se dégageant des théories sur les miasmes apportés par les vents du Sud, s’entêtait à écrire: « Il y a autre chose que des miasmes venant d’Égypte par le ciel, puisque l’épidémie a éclaté chez les femmes qui lessivaient le linge des bateaux. »
Aussi ne nous moquons jamais de ceux qu’on traite d’illuminés. Il y en a, c’est entendu, qui cherchent la pierre philosophale, mais il y en a d’autres qui s’entêtent à piétiner dans des chemins que l’on croit chimériques et sans issue et qui aboutiront à quelque sensationnelle découverte. Si le père Antoine Lumière ; qui avait une belle voix de baryton et un métier de menuisier, n’avait pas eu la folie de la photographie, alors en enfance avec des plaques en collodion humide ses fils Louis et Auguste n’auraient pas trouvé la plaque sèche en gélatino-bromure d’argent et le cinéma n’existerait peut-être pas encore.

Ces jours de repos, pleins de soleil, ces promenades improvisées, nous ont fait oublier que le 25 Décembre est pour demain, c’est Noël. Le dernier courrier a apporté quantité de lettres et de colis, les parents d’Angleterre et d’Allemagne, n’oublient pas leurs enfants et Madame Broadment, aidée de Monsieur Speakman, préparent, dit-on, de belles surprises. En effet, des invitations arrivent au mess pour un grand dîner le 24 Décembre au pavillon des nurses: « The dove nest ». Tout cela nous intrigue fort. Comment peut-on fêter Noël sans sapins, sans gui, sans houx et sans confiseurs.
Le « Christmas eve » est là, nous sommes tous en tenue de soirée, un gong sonore nous appelle et nous entrons, absolument médusés, dans le plus joli décor qu’on puisse imaginer. Une imitation de sapin, qui est une grosse branche de filao du jardin Speakman, décorée de fils d’argent et d’or. Des dattes sèches de toutes couleurs et de petits chapelets de coquillages, y pendent au milieu d’ampoules électriques. Il y a partout abondance de lumière et, contre les murs, des guirlandes de feuillage de poivrier avec leurs grappes rouges. Il y a même la touffe de gui qui, elle, est arrivée d’Angleterre.
Le dîner est classique et excellent car les dindes et les puddings n’y manquent pas.
Il est 23 heures exactement, on chante, on rit, mais en sourdine car autour, dans les salles d’hôpital, il y a encore de la souffrance et des agonies résignées. Pas de danses, pas de cris et l’on voit, tout à coup, devant la porte le fantôme de la night-sister (garde de nuit), dans sa cape noire, avec sa lanterne et sa trousse. Elle chuchote qu’il y a une urgence pour les deux ladys-doctors à la maternité… Elle a réveillé deux trolleys-boys et, telles que nous sommes, Miss Russelen satin rose, moi en crépon bleu nattier, nous filons à pleine vitesse vers la salle d’opérations.
Nous y trouvons une jeune femme de Boukharie, teint jaune pâle, yeux bridés, apportée là sur un brancard et qui gémit doucement. Elle arrive de sa section, prête à accoucher, et depuis deux jours elle souffre terriblement sans résultat, car elle a une présentation d’épaule.
Nos jolies pelures de satin rose et bleu s’envolent pour être remplacées par des blouses stérilisées. Miss Russelva donner le chloroforme et je vais essayer une version par manœuvres internes.
L’opération réussit sans dommages et j’offre à la mère à peine réveillée, un poupon bien vivant, tout jaune, avec de petits yeux bridés, qu’elle embrasse en pleurant, puis elle baise nos mains pour nous dire merci. Pour elle cette nuit de Noël est une nuit miraculeuse.

Les deux poupées, rose et bleue, reprennent leur trolley, les coureurs bédouins nous ramènent à fond de train, sans avoir rien compris à notre promenade au clair de lune, et nous rentrons au milieu de la joie générale. Personne ne s’est aperçu de notre disparition, on a supposé que nous avions été admirer la nuit claire pour échapper au bruit et aux fumées de la tabagie.
Après un épisode presque dramatique, c’est très amusant de nous retrouver dans une salle illuminée, pleine de visages jeunes et gais… Nous entrons dans la ronde qui tourne autour de l’arbre en chantant le vieil hymne anglais de la nuit de Noël.
Nous pensions que nos trolley-boys étaient allés dormir; nous les avions quittés les mains pleines de bonbons, mais nous avions compté sans leur belle imagination. Ils avaient réveillé les copains pour leur raconter que les dames docteurs avaient fait un miracle et qu’on avait amené à l’hôpital une femme morte avec son enfant mort et que quelques minutes après la femme était vivante et le bébé criait. Cette belle histoire fit le tour du campement jusqu’aux oasis et nous valut une solide réputation, non pas de « doctoresse » mais de « sorcière » et l’on vint plusieurs fois nous demander les secrets de notre pouvoir de réveiller les morts.
J’ai souvent eu l’occasion de constater combien le peuple égyptien est gai et aime la plaisanterie. Comme ils ont assez de peine à prononcer nos noms européens, ils s’amusent entre eux à nous donner des surnoms. Un docteur syrien qui ne quitte pas sa grande ombrelle beige doublée de vert, est appelé « Abou chamsieh » (le petit père à l’ombrelle) et un docteur grec, complètement chauve avec de longues moustaches « le grand frisé à petites moustaches », notre Speakman devient « le jardinier pacha aux mains vertes », le bactériologue anglais « le petit de taille et grand de science »… mais je traduis mal la phrase arabe qui est plutôt « petit corps mais grande cervelle » et nous deux, depuis notre exploit de la nuit de Noël, nous sommes « les dames qui font des résurrections », c’est infiniment plus drôle en langue populaire, « les dames dont les morts ne sont pas morts » et ça se prononce: « Es sitat béta el mout, mouche mout ». Cette petite phrase les fait rire gaiement si bien que nous devîmes les « mouches-moutes » pour tout le monde.
D’ailleurs dans cette Babel où tant de mots s’envolent dans toutes les langues, un jeune garçon très amusant aussi est l’infirmier de la salle d’opération. Il est actif, extrêmement soigneux et continuellement enchanté de son travail para-chirurgical. Il parle un peu de français qu’il mélange d’anglais et d’arabe et tâche d’employer continuellement les noms les plus difficiles du vocabulaire médical.
« To day, me confie-t-il, nous opérer beaucoup: séduction et lapin rotomie. » On a compris tout de suite « laparotomie », mais la séduction est une « réduction de fracture ». Une autre fois: « L’es venue une Madame en position (enceinte) et elle a fait « two jumes vivantes ». Un jour que Miss Russel lui dit: « Dépêche-toi, et prépare tout pour une anesthésie », très sérieux il lui montre que j’arrivais, montée sur Macaroni, et répondit: « Voilà l’ânesse et la thésie. »
Dans les années qui suivirent, j’ai souvent fait des accouchements d’urgence dans les conditions les plus bizarres: sous une tente et sans eau pour me laver les mains que je rinçais seulement avec du sable chaud; dans une masure, sans lumière, avec la seule flamme d’un rat de cave pour m’éclairer. Mais le pire a été à bord d’un grand bateau, en 3e classe, par une tempête déchaînée. Le docteur n’avait que peu de notions de gynécologie et l’infirmier était ivre, de plus le tangage était tel que je m’accrochais à l’un et à l’autre pour ne pas tomber sur ma malade.

Maintenant que le temps a passé, je me demande ce que sont devenus tant de femmes et d’enfants que nous avons sauvés. S’ils vivent encore dans le désert de Gobi, dans un village persan, aux bords de la Caspienne ou de la Mer Noire, ils doivent avoir 40 ou 50 ans et, entraînés par des politiciens ambitieux et ignares, ils doivent avoir appris à vilipender le colonialisme, cracher sur l’œuvre magnifique de ces étrangers à qui ils doivent tout ce qui les a sortis de la misère, des affres de la faim et des souffrances de la maladie.
Oui, il est évident que la haine et le mépris avec l’oubli des bienfaits, sont partout mieux acceptés que des sentiments de respect et d’amitié reconnaissante.
Nous étions désolées, Miss Russel et moi, de voir la quantité de nouveau-nés que l’on emportait au cimetière chaque matin. Les pauvres mamans, éreintées par le voyage, la chaleur et la soif, voyaient leur lait se tarir et les petiots, arrivant déjà moribonds, s’en allaient dans un dernier soupir. Ce ne sont ni de grands malades, ni des contagieux, alors, sans remords, nous truquons le bulletin d’admission à l’hôpital, avec un diagnostic de fantaisie, car il n’y a pas d’étiquette pour une mère saine, mais crevée de fatigue, et un nourrisson mourant de faim et de soif. Eh bien, nos résultats sont très encourageants: il nous faut trois semaines, un mois à peine, pour une résurrection. La maman est couchée, reposée et bien nourrie: elle reprend figure humaine ; le miochon, d’abord réalimenté au compte-gouttes, réhydraté par des bains et des biberons d’eau claire, reprend assez de forces pour téter sa mère à qui le lait revient. Il y faut de la patience et nos petites nurses ne refusent pas ce travail en surcharge. Quand la famille, le jour du départ, revient chercher la mère et l’enfant, tous crient au miracle et, les bras levés, regardant le ciel, offrent à Allah leur reconnaissance, et ils oublient bien souvent les bonnes fées qui ont contribué à cette résurrection.
Un jour nous avons avoué au Président Ruffer ces cures magistrales qu’il a d’ailleurs approuvées et il s’est fait photographier avec, en mains, l’enfant squelettique, les yeux révulsés et la langue sèche et, un mois après, le même poupon bien emmailloté, tout frais, tout rond. J’ai, malheureusement, perdu le second cliché.
En réalité, il y deux facteurs rares à El Tor; l’air et l’eau qui aident à toute médication. L’air est sec et vif, d’une pureté édénique et, de plus, l’eau y est en abondance. On y a découvert 14 sources à ras du sol et d’un goût légèrement saumâtre. Le tuyautage est neuf et partout on trouve des robinets, des fontaines. Quand on pense que les pèlerins arrivent du Hedjaz, où ils ont souffert à mort du manque d’eau et qu’ils trouvent chez nous des bains, des douches, des gargoulettes pleines, et tout cela gratis, il faut voir leur joie. Ils baignent leurs pauvres visages racornis et, avec leurs deux mains, s’inondent d’eau se croyant déjà au Paradis de Mahomet.
Janvier fut très froid, malgré quelques heures de beau soleil entre midi et 16 heures. De grands vents, lancés dans le couloir de la Mer Rouge, venaient gémir sous nos fenêtres bien closes. Les pèlerins d’Asie Centrale et de Sibérie, qui avaient connus les grandes fournaises de l’été d’Arabie, grelottants malgré leurs pelisses fourrées, venaient mourir de pneumonies franches aigües. Et puis ce fut Février, le plus mauvais mois d’Égypte, ciel nuageux, tempêtes sur la mer et dans les sables du désert. Les voyageurs nous arrivaient de plus en plus éclopés, éreintés et appauvris par les longues attentes au port d’embarquement. Enfin, c’est Mars et nous voyons débarquer ceux qu’on nomme les « meskines » (les pauvres), qui sont partis sans un sou vaillant et comptant sur la charité des riches et la protection d’Allah. Presque tous étaient morts de froid et de faim et les rescapés, qui venaient remplir nos hôpitaux, ne valaient guère mieux. Heureusement il n’y avait ni femmes, ni enfants dans ce misérable lot de la fin. On trouvait le moyen d’en sauver quelques-uns et nous faisions un grand ouf! quand le dernier bateau emportait les quelques survivants, nourris et rhabillés par nos soins et tout fiers d’être « hadjis » comme les autres.

Nous n’avions plus rien à faire alors que Madame Broadment et le bataillon des nurses s’occupaient de grands rangements dans les armoires, et de fermer les hôpitaux qui, sous la surveillance de Monsieur Speakman dormiraient jusqu’à la prochaine saison.
Longues heures de chaise longue; le printemps arrive.
Le campement vient d’ouvrir toutes ses portes définitivement. On peut nous rendre visite et nous pouvons sortir à notre fantaisie.
La première arrivée est celle de nos grands chefs d’Alexandrie qui viennent collecter tous nos documents sur l’activité des hôpitaux et des laboratoires. Il y a, dans les bureaux d’excellents employés qui, jour après jour, ont récolté tout ce qui se rapportait au pèlerinage; combien de débarqués à El Tor, combien de bien portants en sections, combien de malades aux hôpitaux, avec leurs diagnostics, combien de contagieux en isolement, combien de morts. Nos listes sont donc prêtes et nous n’avons qu’à les remettre au Président et à l’Inspecteur Général, avec quelques remarques personnelles qui ne sont même pas des critiques mais des suggestions pour les années futures.
Le Docteur Ruffer s’est installé avec son épouse sur la colline dans une jolie villa qui lui est réservée. Le Docteur Briend a la même villa au bord de la mer et il y a transporté son grand violon et son matériel de peintre. Nous redevenons mondains pour les soirées privées: on joue au bridge chez les Présidents chaque soir et l’on va entendre le Berceuse de Josselin et la Prière de Thaïs chez notre artiste breton.

Mais il y a au bout de quelques jours une arrivée encore plus sensationnelle. Un matin nous constatons que l’on ouvre la grande villa sur une plus haute colline, qui est celle du Gouverneur du Sinaï et vers midi nous voyons arriver, sur l’horizon Nord, une caravane de chameaux qui avançaient, nombreux, dans un ordre parfait. Tout était de couleurs si brillantes que l’on aurait dit un cirque ambulant faisant sa réclame avant la représentation. C’était le « Reïs » de ces déserts et de ces montagnes qui venait nous rendre une aimable visite. il avait profité d’une tournée d’inspection pour nous amener sa charmante femme et ses deux filles, trois excellentes cavalières de haute école, à chameau aussi bien qu’à cheval. Tous quatre marchaient de front: le Gouverneur sur son splendide méhari presque blanc et les dames sur de fines bêtes harnachées avec goût. Leurs selles en forme de fauteuils étaient bien rembourrées et il y avait un luxe de pompons et de rubans dans des tons ravissants, comme si, pour de si jolies statuettes blanches, on avait composé des socles pleins de couleur et de fantaisie. Tout autour c’était la garde d’honneur : une centaine de méharistes bien montés et dans leur uniforme beige clair ceinturé de vert avec des leggins vertes au-dessus de leurs pieds nus et comme coiffure le « kouffieh »: large mouchoir bariolé flottant sur le visage et retenu par une couronne de crins de cheval. Les bédouins du désert, hommes, femmes, enfants, étaient accourus de partout pour voir passer ce cortège magnifique. C’étaient des acclamations frénétiques, des houloulis et des applaudissements. Le faste de ces caravanes leur plaisait par-dessus tout. Ils ne connaîtraient jamais le cinéma, le cirque ou les défilés de carnaval, mais ils savaient gré au reis d’être à la fois somptueux et bienfaisant. Dans sa province immense il faisait des tournées fréquentes, s’intéressait à leur pauvre vie d’errants à la recherche de pâturage et quand le manque de pluie avait amené la disette il les ravitaillait à temps pour éviter le pire.
Il y eut un grand dîner le soir; la villa, qui avait dormi fermée depuis des mois, avait été nettoyée, balayée, cirée par les nombreux barbarins qui faisaient partie de la caravane et le chef cuisinier avait réalisé un menu de choix pêché dans les poches des chameaux, dans la Mer Rouge et dans les conserves de Madame Broadbent. la décoration de table, fleurs fraîches et coquillages, avait été apportée par le jardinier-Pacha à la main verte. C’était un vrai repas offert par la Gentry anglaise à 2.000 kilomètres de Londres.
La conversation fut très vite amicale; nous avions même goût pour les promenades à la découverte dans un désert inexploré; même enthousiasme pour la nature sauvage et si colorée de ces pentes majestueuses du Sinaï. Pendant cette causerie, une jolie chienne blonde, couleur de sable, me regardait de ses yeux tendres. J’appris que cette aristocrate fine, haute sur pattes, aux oreilles ébouriffées et à la queue en panache, était la favorite et le porte-bonheur de la caravane du Gouverneur. Elle ne marchait cependant jamais sur la piste mais restait douillettement étendue sur le chameau près de sa maîtresse. A la naissance du cou, en avant de la bosse elle avait son coussin et ne daignait se dégourdir les pattes que si elle apercevait un gibier en fuite: lièvre, chacal ou renard. Ce qu’elle guignait, en me contemplant, c’était un coussin dans mon large fauteuil. Elle sauta gracieusement sur cette place convoitée et passa toute la soirée à mon côté.
 » Quelle ravissante bête, dis-je au bactériologue anglais.
« Oui, me répondit-il aimablement, et de plus elle a du flair car elle a retrouvé ce qu’elle préfère: un moelleux coussin sur le dos du chameau.! »
Depuis que le campement était ouvert, nous avions plusieurs fois rencontré un jeune homme qui se promenait mélancolique sur la jetée et nous avions appris que c’était le docteur du dernier bateau, celui qui allait emporter les fins de séries: le solde de nos « mesquines », améliorés sinon guéris.
Nous décidâmes d’inviter ce docteur à notre mess. Madame Broadbent consentante prépara un joli déjeuner et j’allai chercher le docteur au débarcadère.
J’avoue que j’en avais une grande pitié car, médecin de ces vieux rafiots surchargés, c’était vraiment une carrière infernale. Il faut vivre, c’est entendu, mais c’était mal payé et, pour une activité médicale sans intérêt, rien à faire dans cette fourmilière. Il en était réduit à donner n’importe quel remède, à faire au hasard n’importe quelle piqûre et assistait, chaque matin, comme témoin désabusé, à l’immersion de tous les cadavres. Car il y en avait, héla, des quantités chaque jour…
Il était tout heureux de cette invitation confraternelle et croyait trouver chez nous même inconfort, même surcharge de travail sans résultat dans la foule de pauvres types réclamant la fin de leurs souffrances. Il fut absolument éberlué quand il vit nos hôpitaux, nos derniers malades pleins d’espoir, la tenue impeccable de tout le personnel, la salle d’opération et le laboratoire. Mais quand il arriva au mess, la nappe blanche, fleurie à son habitude, le feu de charbon dans la cheminée et le service de nos barbarins, il s’arrêta de manger pour dire: « Eh oui, vous avez tout cela! je croyais que vous étiez logés sous des tentes, que le menu était frugal, qu’on gelait l’hiver et qu’on grillait l’été. Quels privilégiés vous êtes à côté de notre pauvre existence de parias. »
Il partit tout réconforté, un bouquet de violettes à la main, en redisant plusieurs fois: « Merci, merci, ah! Vous êtes de sacrés veinards. »
Autre visite importante, mais qui nous arrive par mer: la caravane du Tapis Sacré. Chaque année Le Caire envoie à La Mecque un immense tapis noir, brodé de fils d’argent et qui doit, durant une année, rester exposé auprès de la pierre noire. C’est une merveilleuse pièce de broderie sur laquelle ont travaillé, pendant des mois, d’habiles ouvrières… Après un an d’exposition qui l’a en quelque sorte sanctifié, il est coupé en multiples petits morceaux que les pèlerins achèteront et rapporteront chez eux, comme une émanation de la Ville sainte, en même temps que des bouteilles d’eau de la Zimzim, la source miracle. Toutes les religions ont leurs mêmes fétiches.

Ceux qui arrivent à El Tor en fin de saison, sont les accompagnateurs du tapis sacré: Pachas, membres du Gouvernement, hauts fonctionnaires, et ils ramènent à bord les fameux chameaux, énormes bêtes, d’une force rare, qui ont transporté ce fardeau écrasant du Caire à La Mecque. Il y a aussi tout un orchestre de musiciens qui jouent l’hymne égyptien en toutes occasions ainsi qu’un tas de petits airs de danse ou de refrains joyeux, qui n’ont rien de solennel, ni de religieux.
Il y a aussi un contingent de police armée, car la caravane traverse des déserts quelquefois dangereux, et tous ces hommes sont enchantés de profiter de bons repas et de bains-douches à El Tor.
Les Pachas nous invitent à un thé, tous très aimables et l’orchestre nous régale de Madame Angot et de La Vie Parisienne. Il y a même une comédie, bien jouée et assez cocasse, où l’on chine les quarantenaires. Un ami me traduit une histoire un peu salée mais si drôle que tout le monde se tord de rire. Il s’agit d’un soldat qui a perdu son casque et qui cherche partout à El Tor une coiffure. Il essaye un tarbouch, un canotier, un voile de nurse, une casquette, un melon et finit par trouver, ce qui ressemble le plus à son casque, un magnifique pot de chambre cravaté du drapeau orange de la Quarantaine.
Nous avons nos visites d’adieu aussi. D’abord au village d’El Tor, dans un petit couvent de moines grecs orthodoxes. C’est une sorte d’annexe au grand couvent de Sainte-Catherine, perché au sommet du mont Moussa et qui domine tout le massif du Sinaï. Ils sont bien pauvres, bien délaissés et plus d’un a été soigné dans nos hôpitaux. Ils nous offrent une liqueur douceâtre, délicatement parfumée aux essences du désert. Ca ne vaut pas la Chartreuse, mais nous supposons que de bons petits verres, de temps en temps, les consolent de leur lamentable solitude.

Et puis, Madame Broadbent ayant vidé ses armoires, nous confie tous les reliquats de sucre, de lait en boîte et de farine, pour nos chers amis les bédouins et, de camps en camps, nous errons dans les wadis pour des distributions qui enchantent les dames bédouines. Les poches des chameaux sont inépuisables et tout est accueilli avec une grâce charmante. Ils n’ont rien de quémandeurs. Quelle belle race que ces tribus du désert, vivant de peu avec une dignité presque hautaine. Et dire que c’est grâce au réïs et à ses équipes de surveillance que ces déshérités peuvent survivre.
Nous y retrouvons nos trolleys-boys transformés par les bonnes soupes de la cuisine d’El Tor et mon cher petit saïs avec son fidèle compagnon Macaroni, tous deux ayant bien profité de notre intimité journalière ; vive donc le Gouverneur du Sinaï, vivent nos docteurs quarantenaires, redisent-ils en applaudissant !

Enfin le départ : 15 mars. Le même bateau qui nous avait amenés nous reprend. Il était vide de toutes provisions, mais le personnel était au complet et nous ramenions aussi quelques malades bien guéris. La nuit fut calme et dès l’aube la rade de Suez, dans sa belle ligne barrée par l’Attaka, apparut de nouveau. Une surprise nous attendait et peu agréable: un service de passeports avait été adjoint à la douane et il fallut un temps interminable pour remplir les grimoires après un interrogatoire d’identité. C’était le début de ces affreuses paperasses dont tout voyageur innocent, une vraie plaie ajoutée à tous les ennuis d’un voyage. Comme ce n’était à ce moment qu’une plaie d’Égypte, on put un peu rigoler. Miss Russel et moi commençâmes par nous rajeunir d’une façon scandaleuse ; elle: 20 ans, moi: 18. Elle: Honorable Lady Russel du Sinaï, moi : Duchesse du Barthas d’El Tor. (Duchesse et doctoresse abrégées ne font-elles pas Déesse ?) Le commis, totalement illettré, avala nos mensonges quand nous lui eûmes affirmé que le climat de la Mer Rouge était très rajeunissant. Quant aux noms de nos pères et grands-pères, ils furent péchés dans les Contes de Perrault et les Nouvelles de Courteline, si bien que je descendais du Marquis de Carabas et de Monsieur de Brossarebour ! Et dire que nous prenions en gaîté cette innovation qui devait plus tard gagner le monde. La puissance maudite de la paperasserie; des billets de confessions, à tous les carrefours dont seuls les honnêtes gens sont victimes. Car les vrais fripouillards savent bien mieux que les autres se procurer des noms d’emprunt et de fausses nationalités.

Évidemment, au moment où j’écris, le pèlerinage de La Mecque est devenu, pour beaucoup, une simple promenade presque sans fatigue et sans dangers. L’Arabie, si pauvre autrefois, est devenue une contrée riche par son pétrole et bien gérée par la dynastie Séoudite. Les pistes du désert sont maintenant des routes asphaltées, l’auto et l’avion ont remplacé les lentes caravanes. Les pèlerins sont, à ce jour, de plus en plus nombreux, mais des services d’hygiène, des hôpitaux et un personnel médical, peuvent faire à temps et sur place le travail qui était réservé à notre station d’El Tor. Je ne crois pas cependant que les malades soient plus doucement soignés que par nos équipes si bien entraînées et que les mioches puissent trouver des mains plus maternelles que les nôtres. Et de plus: les nouvelles générations, chapitrées par de beaux parleurs, n’auront plus cette foi si simple et si vraie, cette confiance attendrie et cette belle résignation que leurs aïeux avaient conservées intactes quand nous les avons connus, alors qu’on ne parlait encore ni de guerre, ni de révolutions, ni surtout d’anti-colonialisme.

Nous voici de nouveau à Port-Saïd. Nous nous sentons un peu bédouins, débraillés, en tenue d’été, alors que la ville a changé de climat. Les rues sont pleines de dames élégantes en manteaux de fourrure, souliers vernis, chapeaux à la mode de Paris, voilette et gants. Les familles sont rentrées de congé, la vie mondaine est animée. Mais nous sommes à peine installés à l’Eastern Exchange que les bonnes nouvelles pleuvent en pluie sur notre équipe, un peu dépaysée. D’abord 15 jours de congé, sans quitter l’Égypte ; nous avons le choix : ou rester au repos à Port-Saïd, ou nous évader vers Le Caire, Alexandrie ou la Haute Égypte et, naturellement, nous choisissons Le Caire. Deuxième surprise : nos quatre mois de salaire en Mer Rouge, augmentés de ce qu’on appelle le deux pour cent, sont presque doublés, et les deux caissiers, de plus en plus hargneux, sont contraints de nous aligner des piles d’or, multipliées par deux, qui montent presque jusqu’au plafond. Nous empochons le pactole avec la désinvolture habituelle. Pour la première fois nous ouvrons un compte en banque et nous commençons à faire des calculs savants au lieu de tirer la langue devant nos bourses vides. Le train du Caire nous revoit ; cette fois-ci c’est un direct, sans changements, et un ami français qui nous y accompagne, nous avoue avec un sourire un peu suffisant : « Je suis à Port-Saïd depuis 35 ans et je n’ai jamais eu l’idée de prendre ce rapide-là. » Il n’est pas bête ce garçon mais, comme beaucoup de Français, il fait des économies pour le congé et pour la retraite et le pays d’Égypte ne l’intéresse pas assez pour qu’il s’inquiète d’aller visiter sa grande capitale.

Nous voici au Caire pour deux semaines, dans un excellent hôtel, n’ayant qu’à nous laisser vivre, à suivre notre fantaisie, par un printemps rayonnant, tiède, sec, plein d’arbres en fleurs. Le Nil est encore une fois le Dieu clément de tous les jardins. Le Caire, ses richesses insensées, ses musées débordants, ses somptueux paysages, tout est à notre porte.
Combien de civilisations successives ont accumulé ces monuments encore intacts et, tant de documents qui sont toute l’histoire. De plus, Le Caire, en ce moment, est devenu un centre touristique qui s’appelle, dans les journaux illustrés, « le carrefour des millionnaires ». Qui nous eut dit, au printemps de 1911, qu’une année après nous serions mêlés à ces heureux du monde, loin de leurs coffre-forts et des soucis d’une vie harassante, ils sont venus se chauffer au doux soleil de Mars Avril, s’amuser presque comme des enfants. Ils n’ont plus ni morgue, ni titres, ni grandeur pour les accabler. Pour eux et pour ceux qui en profitent « la vie est belle ». Ces printemps du Caire et de la Haute-Egypte ne se reproduiront jamais plus hélas! mais quels précieux souvenirs chacun en a gardé.
La ville était en somme un grand village. On se rencontrait constamment, on faisait connaissance, on se confiait les bonnes adresses de pâtisseries, les ressources des antiquaires; on faisait ensemble promenades et pique-niques. On se fixait rendez-vous dans les musées et, chaque soir, un des hôtels donnant un bal, tout le monde s’y retrouvait pour danser. Il y avait des intrigues, des flirts; beaucoup de beaux garçons, fils de Pachas ou officiers anglais y rencontraient de jolies jeunes filles. La gentry anglaise dansait avec les héritiers de la rue du Sentier et les japonais de l’ambassade flirtaient avec les pin-up et les high brows de New-York.
Les langues de tous les pays ne chômaient pas, mais la saison finie tous ces amis intimes s’éparpillaient dans le monde entier et souvent ne se revoyaient jamais.
Nous fûmes reçus de façon touchante par les quelques français à qui on nous avait recommandés et nous les comptons encore parmi nos excellents amis. Directeurs de Musée, Directeur de l’Institut Archéologique, Ingénieurs des Chemins de Fer et quelques chers confrères, si bien que nos premiers pas dans tous les trésors de l’Égypte furent bien dirigés. Nous devions y revenir cent fois, mais il faudrait une vie entière pour acquérir un minimum de connaissance tant sont riches les musées, les collections et même les découvertes que l’on fait chaque jour en roulant d’un quartier à l’autre… car il y a eu les Pharaons, les conquérants successifs, qu’ils soient de Grèce, de Rome ou de Perse. Il y a eu des siècles d’épanouissement de cet art arabe qui est peut-être le plus pur, le plus sobre, qui ait fleuri dans le monde. Il y a eu les Mamelucks qu’on oublie trop, la dynastie albanaise de Mohamed Ali et ses successeurs, la conquête anglaise et il y a eu surtout ce peuple égyptien et ses qualités de bonne humeur et de courage tranquille. On redit à l’excès ce vieil adage: « Qui a bu l’eau du Nil voudra toujours y revenir. » Mais comme pour le fellah, ce n’est pas seulement le Nil qui fait les moissons hautes, ce n’est pas ce même Nil qui fait la ville heureuse et gaie. Les Pharaons ont érigé les Pyramides, mais ce sont les Égyptiens qui les ont élevées en chantant. Les Arabes ont construit des mosquées magnifiques, mais tant d’or et de couleurs suaves, les minarets si légers, les coupoles si audacieuses, sont l’œuvre d’artistes égyptiens et, si j’ai mentionné la conquête anglaise, c’est qu’on lui doit l’art des jardins réalisés par des jardiniers égyptiens aux mains adroites et actives.

Oui, ce printemps de 1912 a été pour nous l’initiation à la grande histoire de l’Égypte et nous nous sommes amusés au maximum puisque le mot d’ordre de tous les occupants des pavés du Caire était d’y prendre un « good time ».
Je me rappelle un médianoche aux Pyramides, par clair de lune et le retour à ânes d’une bande joyeuse, composée, on ne sait pourquoi, de professeurs, d’ingénieurs, d’archéologues, de quelques millionnaires et d’officiers, tous et toutes nationalités différentes. Les dames qui accompagnaient étaient en tenue de soirée avec souliers de satin, elles aussi, montées sur des ânes.
Arrivés au Caire, nous défilions au petit trot dans les rues endormies, en chantant à tue-tête: « En revenant de la revue », corrigée pour les circonstances:
« Gais et contents, nous marchions triomphants,
« Revenant à grands guides, des Pyrami…i…i…des. »
et, à tous les coins de rue, les chaouiches (agents de police) qui auraient pu nous arrêter pour tapage nocturne, nous saluaient avec un bon sourire indulgent. Vraiment, le touriste était roi!

Un ami bien intentionné nous dit un jour : « Vous devriez profiter de votre passage au Caire pour vous présenter à notre Ambassadeur. Il s’intéressera certainement à un couple de docteurs français, devenus fonctionnaires d’une administration internationale en Égypte. C’est une politesse que je crois nécessaire et puis, l’Ambassade de France est si pittoresque, cela vaut une visite. »
Cette démarche ne nous souriait guère mais, ayant demandé au téléphone, les heures de réception de l’Ambassadeur et, ayant tous deux soignés la tenue, nous arrivons en plein Caire devant un délicieux jardin planté d’immenses banians, dont les racines semblent accrochées aux branches. Une grande villa de style arabe est au fond du jardin. Nous entrons dans un vestibule aux mosaïques colorées et dont les portes sont toutes en moucharabiehs. On nous fait attendre une bonne demi-heure ; il n’y a personne d’autre et l’Ambassadeur nous reçoit enfin. Il est assis à son bureau en train d’allumer une cigarette ; très distant et muet. Mon mari, d’une voix un peu tremblante, se risque à lui dire en termes choisis que, nouvellement nommés en Égypte par le Gouvernement Français, nous sommes venus le saluer très respectueusement. Il répond à peine et allume une seconde cigarette. Pour animer la conversation, j’interviens à mon tour pour lui dire combien nous avons trouvé jolie cette Ambassade de France, le jardin si calme et si beau au milieu de la capitale débordante de poussière et de mouvements. Pas de réponse. Enfin il se décide à dire, après un long silence: « Que venez-vous me demander? ». Nous répondons en même temps, avec un petit rire timide: « Mais rien, Monsieur l’Ambassadeur. » Il avait dû croire que nous avions besoin d’un appartement gratuit ou d’une avance sur nos appointements. En tout cas, il allume une troisième cigarette et nous comprenons que l’audience est terminée. Les adieux ne furent pas très chauds.
Nous traversâmes, sans nous arrêter, le parc aux splendides banians et nous nous retrouvâmes assez déconfits dans la rue tumultueuse. Le récit de cette visite nous permit d’égayer tous nos nouveaux amis. L’un d’eux m’ayant demandé: « Et comment vous êtes-vous remis de cet accueil glacial? » « Très allègrement, répondis-je ; mon mari m’a proposé d’entrer chez un pâtissier, à côté de l’Ambassade, et savez-vous ce qu’il m’a donné à choisir? une glace? une gelée de framboise? ou un Mont Blanc! Mais je connais les réactifs nécessaires après un coup de froid : il a pris un grog et moi un vin chaud bien poivré. »

Hélas! les « heures heureuses » n’ont qu’un temps! Encore faut-il prononcer « zeures zeureuses » avec l’accent levantin: zézayer le Z et rrrouler dix fois les R – et nous voilà de nouveau à Port-Saïd. Mois creux, chômage, rien d’intéressant, ni exodes surveillées, ni épidémies, pour nous mettre en alerte, si ce n’est quelques rares cas de peste dans le village des charbonniers, tout juste pour utiliser le lazaret.
Je reçois avec plaisir une nouvelle direction. Remplacement à Suez de Miss Russel qui part en congé pour un mois. Je ne peux vraiment pas me plaindre que ma vie nouvelle manque de diversité. En 8 mois j’ai vu deux mers, deux capitales, un vrai désert et me voilà dans un village au bord de l’eau, car ce n’est pas à Suez-Ville qu’est notre station quarantenaire mais à Port-Tewfik où vient finir le canal, dans la Mer Rouge. Il y a là une grande allée, plantée de filaos, où les employés du canal habitent dans des villas coloniales, puis une petite baie que l’on nomme « anse de la Quarantaine » où sont alignés les bungalows de nos docteurs et, sur le bout d’une presqu’île, presque en pleine eau, un vieux palais : l’Office Quarantenaire. Je n’avais pas eu à me soucier d’un hôtel, même pour un court séjour, car un Président anglais ne laisse jamais ses subordonnés sans un toit confortable durant leurs remplacements et je me trouvai immédiatement installée dans le « rest-house » avec chambre, bureau, cuisine, un domestique et mon canot de service en rade, à ma porte. Le Directeur de l’Office était un Autrichien ; il me reçut fort aimablement ; je fis connaissance avec mes chers confrères anglais, allemand, français, italien, grec, égyptien, et je restai là un mois, sans un jour d’ennui ou de cafard.
J’allais chaque jour à l’hôpital de Suez, où j’avais eu le plaisir de rencontrer un excellent docteur français et je pouvais ainsi suivre avec lui toutes les malades que j’avais débarquées. C’étaient pour la plus part des fiévreuses, qui étouffaient à bord, parquées dans des cabines étroites et c’était avec ravissement qu’elles se trouvaient dans des chambres donnant sur des cours plantées de vieux arbres. Le calme, le régime et de bons soins, avaient souvent raison de bien des malaises. C’était comme au lazaret de Port-Saïd, une halte qu’on savait apprécier.
Pour arriver à l’hôpital je traversais Suez, la ville la plus lamentable qu’on ait pu construire, sans eau de mer ni eau douce, de vieilles bâtisses croulantes; une seule rue commerçante, un bazar mal tenu, pas d’arbres et pas de paysages en vue; et pourtant, quelle destinée extravagante avait connu des réveils surprenants. Quand Néchao y amena son premier canal dérivé du Nil, quand la route des Indes y apporta son trafic, quand Bonaparte faillit s’y perdre dans les sables, quand de Lesseps y termina son canal d’eau douce d’abord, puis son Canal des Deux Mers ; et maintenant, ayant donné son nom « Suez » à ce canal d’une importance mondiale et d’une vitalité en continuel progrès. Qui s’en douterait en n’y trouvant que chaleur, poussière et foules tapageuses ?

Je rentrais par la digue pour retrouver, avec joie l’ombre épaisse des filaos de l’avenue Hélène. Peu peuplée, cette belle allée au bord du canal, avec son club international, était là dans une situation magnifique, mais le club, hélas, n’était qu’une baraque en bois, presque toujours vide et dont les habitués se régalaient d’apéritifs et de potins. Je retrouvais mon rest-house, ses petits balcons ouvrant sur la rade et un excellent déjeuner servi par un barbarin qui, chose rare, parlait anglais. C’est grâce à lui que j’eus l’idée de perfectionner mon anglais tout à fait insuffisant pour mon service en rade. Le vocabulaire de mon Abdou n’était pas riche, sa prononciation n’avait rien d’oxfordien, mais j’arrivai assez vite à me débrouiller dans ses phrases toutes faites et ce devait être assez cocasse, car les docteurs de bord riaient de bon cœur de mon accent et de mon vocabulaire.
Je gardai de ce séjour à Port-Tewfik un souvenir enchanteur et je souhaitai d’y revenir plus longuement.

Je parle peut-être avec trop d’emphase des paysages d’Égypte qui m’ont si souvent enchantée sans que je puisse définir pourquoi. Je crois vraiment que c’est la qualité de la lumière et l’intensité des couleurs.
Le vieux Sinaï n’est qu’un amas de roches, sans traces de végétation, mais c’est une palette qu’anime incessamment des éclairages différents. L’eau de la Mer Rouge est d’un vert pré transparent, alors que les grands Lacs Amers que traverse le Canal de Suez sont d’un bleu opaque comme des turquoises géantes, taches d’azur dans le désert tout jaune.
Quant aux couchers de soleil ce sont partout des feux de Bengal : rose, orange et rouge, que la nuit vient éteindre. Une seule déception: la couleur du Nil. Je m’attendais à un vert-Nil reproduit tant de fois en satin, en velours, alors que ses sources s’appellent Nil Bleu, Nil Blanc, et bien, il est constamment marron foncé. Magnifique, c’est entendu, mais lamentablement boueux en toutes saisons et plein d’un limon gras qui fait sa richesse mais non sa beauté.

Et nous voilà de nouveau en Méditerranée, car nous rentrons en France. Ce n’est pas un retour définitif, au contraire. Nous avons obtenu deux mois de congé pour aller arranger nos affaires, emballer notre mobilier et nous serons de retour en juillet pour recommencer le cycle de l’année 1912-1913 Port-Saïd, El Tor, Suez et vacances.
En attendant nous roulons ferme dans un vieux rafiot des Messageries Maritimes. Le bateau est ancien, assez mal tenu, la mer est houleuse, les passagers clairsemés, et il n’y a de satisfait que le commandant tout fier de nous assurer que sa vieille coque fait la pige çà tous les grands courriers internationaux. Nous sommes encore loin de l’admirable flotte des Messageries qui, quelques années plus tard, devait vraiment faire la pige à tous ses concurrents.
C’est à bord de ce vieux rafiot qu’eut lieu la plus suave des scènes conjugales. La mer était mauvaise, le bateau roulait, aussi je m’étais couchée tôt et vite endormie. Mon mari dormait au plafond, c’est à dire dans la couchette au-dessus de la mienne. Tout à coup, je m’éveillai, quelque chose de chaud m’était passé sur la figure ? Je poussai un cri très léger mais qui réveille mon mari et j’allumai.
– » Mais qu’est-ce qui te prend » fit-il grognon.
– » Quelque chose de chaud m’est passé sur les mains et la figure » répondis-je.
– » Ne soit pas ridicule, c’est un cauchemar. On ne crie pas comme ça, tu vas réveiller les voisins. Rendors-toi, il n’y a personne dans la cabine, je n’ai vu ni cafards, ni moustiques, et sûrement pas de souris. »
J’éteignis, je tâchai de retrouver le sommeil quand, tout à coup, j’entendis des hurlements ; c’était mon mari dont les clameurs pouvaient réveiller tout le bateau.
– » Un rat, deux rats, allume, allume. »
Et, en effet, à la première lueur, je vis dégringoler deux énormes rats qui venaient de rendre visite au Monsieur d’en haut après avoir caressé les joues de la Dame d’en bas.
Alors, quelle histoire ! – Il n’était plus question de « calme-toi et rendors-toi » – sonneries prolongées, arrivée des veilleurs de nuit, d’ailleurs pas étonnés du tout. Refus de rester dans cette cabine, déménagement à l’autre bout du corridor. Une heure d’un raffut monstre et c’est tout juste si l’on n’a pas réveillé le Commandant et sonné la sirène d’alarme. Alors que, pour le même incident, la Dame d’en bas n’avait reçu, comme vague consolation, que : « Sois calme et tais-toi ! »

Mai et juin, deux mois délicieux passés à Paris. Je retrouve avec joie la famille, les amies, les copains d’étude à qui nous offrons toutes fraîches et véridiques, des nouvelles de notre lointaine croisière et le récit d’une existence si variée au point de vue médical et même touristique. Certains veulent bien nous croire, mais la plus part restent sceptiques et nous prédisent de futures déceptions. Il n’y a que la jeune classe et les gosses qui soient totalement enthousiasmés: les ânes, les chameaux, le Nil qui n’est pas bleu, la Mer Rouge qui est verte et les pâtissiers du Caire, ont un succès renouvelé. Rien à faire avec nos vieux profs; l’un maintient que le Canal de Suez est encore infesté de paludisme et l’autre que de Lesseps fut un escroc et son canal une affaire louche et sans avenir. De plus, on nous demande constamment comment nous avons pu résister aux brimades des Anglais contre les Français. Quant au peuple égyptien ils en sont restés à l’expédition de Bonaparte, chez deux millions de fellahs malades et misérables, alors qu’un peuple de 12 millions de fellahs, gais et vaillants, exploite à ce moment la vallée du Nil. Impossible d’assurer, sans être durement contredit, que l’effort colonial anglais, français, italien et allemand est un bienfait pour une nation qui avait besoin d’un coup d’épaule et de capitaux pour se réveiller d’un sommeil prolongé, même si elle n’était pas dans une déchéance totale.
Nous nous occupons activement de notre déménagement, disant adieu, avec quelques larmes, au joli rez-de-chaussée de l’Étoile et à tant d’espoirs anéantis et laissant, sans regrets, la clinique populaire. Ce qui nous console, c’est l’assurance de revenir chaque année deux ou trois mois en vacances, les trains de luxe, les grands paquebots, les départs accompagnés, non par un planton, mais par plus d’un membre de la famille; c’est une joie enfantine qui se renouvellera souvent.

L’année est terminée : partie seule le 12 juillet 1911, nous repartons ensemble le 12 juillet 1912, mais cette fois avec un grand bagage : tout notre mobilier ; vieux buffets normands, vastes caisses avec nos instruments de médecine et chirurgie, nos livres, nos bibelots, nos casseroles et même notre table de cuisine, selon les conseils d’une dame amie de Suez.
– » Apportez tout, même votre table de cuisine. » nous avait-elle dit.
Dans ce temps-là les déménagements étaient peu coûteux et je me rappelle de mon piano Pleyel, savamment emballé, arriva en parfait état et le transport Le Havre/Port-Saïd me coûta exactement 100 francs.

Après l’aller et retour, deux agréables croisières au travers de la Méditerranée, le 15 juillet 1912 me retrouva à mon dispensaire de la Douane. La cour des miracles était devenue une parfaite consultation externe; je retrouvais là quelques fellahines de l’an passé qui m’avaient fait une réputation et puis, mon vocabulaire arabe, bien restreint encore, me permettait d’intervenir dans la discipline générale et, quand le bruit devenait excessif, ma voix pointue arrêtait tout tapage par un « Bass, Eskout » (assez, tais-toi).
Notre lazaret était toujours plein ; j’y envoyais naturellement quelques rares contagieux, mais aussi tous les petits fiévreux ; les plaies, les bosses du voyage et les yeux malades. Ce n’était pas dans le règlement, mais qui aurait pu me le reprocher ? Quant aux familles elles appréciaient, plus que jamais, la villégiature aux bords du Canal.
Comme Port-Saïd restait notre port d’attache, malgré nos départs réguliers vers El Tor et Suez, nous avons décidé de nous y installer confortablement.
Nous trouvâmes, sans frais, un vaste appartement dans une des maisons de style cubique, avec une grande véranda. Tous nos meubles de France prirent place, très en valeur dans ce simple décor. Les « chayals », habitués à porter de lourdes charges, avaient montés sans peine nos grandes caisses et le piano s’était envolé comme une botte de paille.
Nous avons immédiatement engagé deux domestiques. J’ai déjà parlé de l’équipe de serveurs, ces barbarins de l’hôtel si parfaitement stylés et je n’eus pas à faire de recherches pour en trouver deux. L’un « tabar » et l’autre « souffragui », c’est à dire l’un préposé à la cuisine, l’autre au service de table et au ménage de la maison.

Avec le peu d’arabe que je parlais, je me proposais de leur indiquer les menus et le détail de leurs tâches journalières, mais je m’aperçus vite que je n’avais aucun ordre à donner, car tout marcha à la perfection alors que j’étais absente toute la matinée et en fin d’après-midi. Je pus donc passer mes heures de repas comme une vraie coloniale, c’est-à-dire étendue sur une chaise longue à l’ombre, sans aucun souci de tenue de maison.
Mes barbarins, garçons très pacifiques, n’avaient rien de barbare et cette appellation n’était probablement qu’une autre manière de prononcer « Berbères ». J’appris qu’ils étaient égyptiens-soudanais d’une région presque absolument inculte où le Nil coule entre deux rives rocheuses de Wadi-Halfa à Assouan. Ne pouvant se livrer, dans ce désert ingrat, ni à la culture ou à l’élevage, depuis des générations, peut-être même depuis les Pharaons, les hommes s’en allaient dans les villes d’Égypte pour y gagner leur vie, car femmes et filles restent toujours au Soudan et les garçons y sont élevés jusqu’à l’âge d’aller travailler auprès de leur père. Or, ce qui est curieux dans ces races restées pures, ce sont leurs qualités. Dans un Moyen-Orient où la propreté n’est pas de rigueur, où l’honnêteté est rare, où le travail se fait un peu « à la Bab Allah », ils sont propres, probes et vaillants. Ils portent tous le même uniforme très décoratif: une grand galabia de toile blanche, un turban blanc, une large ceinture rouge et des babouches rouges. Ils servent dans toutes les familles comme cuisinier, valets, maîtres d’hôtel, concierges et, surtout dans les banques et dans les maisons de commerce, comme gardiens des caisses et des trésors. On ne les considère pas comme des esclaves mais comme des amis de la maison et les enfants surtout les adorent. Il n’y a là-bas aucune crise de la domesticité comme en Occident et, si l’on rencontre en France une amie d’Égypte, qui parle du beau temps qu’elle a connu au Canal de Suez ou au Caire, elle ne rappelle pas seulement les paysages, les fêtes brillantes, les sports à bon marché, mais ses regrets vont au service des barbarins: « Où est mon Abdou ? Mon Ibrahim ? Mes parquets cirés, mes tapis brossés, les lits bien retournés, les enfants ramenés de l’école, l’heure du thé, les bains chauds du soir ? » et Madame sur sa chaise longue, un livre à la main, tapant dans ses mains: « Mohamed, allume-moi ma cigarette. »
Ce qui m’amusait beaucoup surtout ce fut de voir partout l’entraînement de la petite classe. Dès l’âge de 10 à 12 ans, le petit barbarin fait son apprentissage. Ils ne vont jamais à l’école, ils ne sauront ni lire ni écrire, mais on les prépare dès l’enfance, au métier qui est celui de leurs parents.

Il y en avait plusieurs autour des cuisiniers de l’hôtel ; ils lavaient la cuisine, faisaient marcher les fourneaux, épluchaient les légumes et se nommaient fièrement « marmitones ». Il y en avait plusieurs chez le repasseur. Ils entretenaient le poêle, apportaient les fers chauds, emportaient les fers refroidis et, quand un costume ou une robe avait été repassés, partaient au galop, les vêtements à la main, pour livrer le jupon en broderie anglaise de Madame ou la chemise empesée de Monsieur. Mais le plus souvent on les plaçait chez des dames de condition modeste, qui ne les payaient pas, mais leur donnaient la nourriture et les entraînaient au service.
Ces enfants sont souvent très beaux, car cette race n’a rien de négroïde; ils ont les traits purs des blancs, de très beaux yeux et un teint légèrement café au lait. De plus, c’est avant la puberté qu’ils sont les plus intelligents et ce qu’ils apprennent, ils le savent bien pour toute la vie.
Quand les barbarins arrivent à près de cinquante ans, ils songent déjà à la retraite et, comme disait un de nos amis « nous les mettons à la porte », c’est à dire que nous en faisons des concierges et, avec un cerbère aussi consciencieux, les immeubles sont bien gardés.
Le « boab » comme on l’appelle, n’a pas de loge luxueuse car il couche sous l’escalier. Pendant la journée il s’assied devant la grand’porte, sur un petit banc rustique, pour surveiller les allées et venues et l’on n’entend jamais parler de cambriolages, de hold-up dans les banques ou de vols dans les caisses des magasins. Puis, quand vient la vieillesse, il laisse sa place de « boab » à un de ses parents, frère ou fils et s’en retourne au Soudan natal; il a peu d’économies mais sa famille se charge de le ravitailler jusqu’à sa mort. Cette chaîne ininterrompue de bons serviteurs dure ainsi depuis des siècles.
Pendant cette vie active il a trouvé moyen de se marier, toujours au Soudan, parmi les demoiselles barabarines et de fonder une famille, car il ne manque jamais de retourner à la « balad » (village natal) dès qu’il a un ou deux mois de congé.
On ne s’étonne pas que le pays soit admirablement équilibré lorsqu’il a, comme en Égypte, le fellah pour le travail de la terre et la culture des champs et le barbarin pour le service et la garde des maisons.

Nous avons rencontré au Consulat quelques Français aimables. Ils ont vivement insisté pour faire notre connaissance et nous nous décidons à leur rendre visite. Jusque-là nous vivions inconnus, en visiteurs provisoires, mais à présent, inscrits au Consulat « citoyens de Port-Saïd », il est raisonnable d’entrer dans la colonie française. Mon mari visitera les bureaux et moi j’irai au « jour » de quelques dames.
Première surprise, dans cette ville qu’on nous avait annoncée comme un foyer d’immoralité, il n’y a que de bonnes familles avec beaucoup d’enfants, jeunesse très sage et bien surveillée. Esprit un peu étroit et petits cancans sur des écarts de conduite, qui n’ont rien de scandaleux.
Il faut nous entendre quand nous rentrons à la maison après ce que nous considérons comme une corvée nécessaire. Moi: « J’arrive en retard. J’ai découvert une famille épatante ; des alsaciens, gens excellents, quatre enfants délicieux. »
Mon mari a, lui aussi, été reçu en ami par un cher confrère, très intéressant et ses deux filles, charmantes.
Une autre fois: déception. Ma visite n’a pas traîné. Moi : « Rasoirs, bloqués, mobilier affreux, buffet Henri II. » Mon mari de même : « Numéros à liquider ; mauvais esprit, potiniers et grincheux. »
Mais, dans l’ensemble, il y a beaucoup à glaner et nous avons conservé toute notre vie certains bons amis que nous avons appréciés dès l’arrivée.
Les invitations affluent, car la vie mondaine est très active. Les maisons sont spacieuses ; les domestiques ne manquent pas et les grands chefs du Canal reçoivent beaucoup, car ils ont mission d’accueillir toutes les sommités qui passent et de réunir souvent leurs collaborateurs.

Nous rappelons toujours et avec un bon fou-rire « notre entrée dans le monde ». C’était un thé-cocktail dans une villa de la plage. Le petit carton disait : « de 17 à 20 heures » et nous nous habillons ; Moi en robe de crêpe de chine noir, gants, souliers vernis ; mon mari en jaquette et chapeau melon. Nous arrivons ; aïe ! Tous les invités sont en tenue de sport, chemises ouvertes, pantalon de toile et sandales blanches. Ils sortent de la sieste ou s’en vont au Sporting, bien à l’aise, un peu débraillés, tandis que nous transpirons dans la soie, la laine et le cuir noir et, de plus, nous nous sentons profondément ridicules.
Le lendemain nous sommes invités à un dîner. Puisque la coutume autorise un bon laisser-aller, on ne nous y prendra plus à faire toilette. Moi en toile blanche, mon mari en tussor avec des souliers de box-calf jaune : nous trouvons grande réunion, tous les messieurs sont en habit ou en smoking et les dames en toilette de soirée. Nous sommes, si c’est possible, encore plus ridicules que la veille. Après le diner nous nous dissimulons dans un coin mais notre hôte vient nous y chercher et nous installe en vedette au milieu du salon. Nous parlons voyages, médecine, alpinisme et, à un moment donné, un invité racontant une ascension, explique : « J’avais de bons souliers de montagne, tenez, comme ceux du docteur », et tous les yeux se fixent sur les fameux souliers jaunes que mon mari dissimulait de son mieux sous son fauteuil.
Mieux valait en rire et nous expliquons, alors, nos deux erreurs successives. Depuis ce temps, chaque fois qu’on nous invite, on souligne « tenue de cocktail, de sport, tenue de bain, tenue de bal » et une amie, qui était grippée, me demandant de venir la voir m’écrivait : « S’il vous plaît, tenue d’hôpital avec chapeau garni de fleurs de camomille, gants de caoutchouc et bas à varices. »

Mais je savais désormais que le matin est en négligé, l’après-midi en sport et le soir en tralala, et que l’Égypte est le pays où les moins coquettes changent de vêtements dix fois par jour. Il y a même un anglais un peu toqué, qui s’est suicidé en écrivant dans son testament : « La vie est une épreuve où l’on passe son temps à déboutonner ce qu’on vient de boutonner, à enlever ce qu’on vient de revêtir, et à ouvrir ce qu’on vient de fermer ; c’est une disgrâce continuelle que je ne veux pas continuer. »

Une habitude amusante de la vie simple de notre « Popote-Saïd » était de se rencontrer sur la jetée à l’ombre de la statue de Lesseps pour assister au retour de la flotte des pêcheurs et y faire, vers 17 heures, ses achats de poisson frais. Les barques, toutes voiles dehors, rentraient comme une volée de mouettes, les pêcheurs sautaient sur le quai et débarquaient la marée dans de grandes corbeilles en fibres de palmiers. Je n’ose parler des prix que l’on payait alors – et des ménagères qui trouvaient encore moyen de marchander. Une oke de sole (Un kilo un quart) coûtait 10 sous. Une oke de grosses crevettes (sortes de langoustines) 10 sous également, et un poisson noir, gros comme un turbot, 20 sous; les crabes bleus excellents, 2 sous la douzaine et tout cela payé en sous français qui avaient cours en Égypte. Le cuisinier attendait avec sa zambille (grand panier), emportait le tout et l’on continuait la promenade en allant prendre le bain de mer du soir et l’on rentrait pour dîner de poissons frais vraiment excellents.
A propos de poissons, j’ai souvenir d’une aimable rencontre dans un dîner très solennel, chez un grand ingénieur. J’étais assise parmi les jeunes, ne connaissant presque personne et l’on dégusta le plat traditionnel, un poisson noir garni de crevettes sous une mayonnaise. « Oui, c’est bon, fait un de mes jeunes voisins, mais ça ne vaut pas un hareng grillé à la sauce moutarde ». Je regarde cet inconnu qui vient de me rappeler un souvenir d’enfance. « Vous, lui dis-je, vous êtes du Havre ».
« Oui, me répondit-il étonné, mais comment l’avez-vous deviné ? »
Et je lui réponds: « Le hareng grillé, sauce moutarde, régal des familles nombreuses, il n’y a qu’au Havre qu’on sache vraiment l’apprécier et l’accommoder. »
Quand la maîtresse de maison vint vers moi, pour me dépanner à la fin du repas, elle s’excusa gentiment :
« Vous étiez sans doute un peu solitaire, ne connaissant pas encore tous nos invités ? » Nous avons répondu tous deux en même temps, avec un bon accent normand :
« Oh ! Non, Madame, car nous deux « on est du Havre » ! »

Ce que j’aimais surtout dans la société française, c’étaient les jeunes qui me rappelaient nos familles du Havre. Quantité d’enfants faisaient leurs études en France, venaient passer leurs vacances chez leurs parents et, grâce à ces dépaysements et à ces voyages renouvelés, ils étaient beaucoup moins étriqués et petite cervelle que tant de gosses de chez nous. Par exemple, ils parlaient couramment plusieurs langues avec la plus grande facilité. Ils faisaient, malgré l’été, beaucoup de sports ; dès l’âge de 5 à 6 ans, ils nageaient par tous les temps et la mer à Port-Saïd était souvent dure et agitée. De même pour le tennis – dès 10 ans on tenait une raquette. Les courts étaient nombreux dans la ville et au club international. D’ailleurs il y avait beaucoup de familles nombreuses, car le Maître de Lesseps en avait donné l’exemple avec ses onze enfants et, bien avant les indemnités familiales, les lois du Canal favorisaient la natalité chez les agents.

J’avais grand plaisir aussi à rencontrer les Anciens, ceux qui avaient connu la période héroïque des débuts du Canal, la vie simple dans les baraquements sans confort et qui appréciaient mieux que d’autres, en fin de carrière, leurs belles villas en se glorifiant de la réussite d’une œuvre géniale, qu’ils avaient connue au bord de la faillite et dont les caisses, à présent, s’emplissaient à vue d’œil.
De plus, cette société française avait une qualité ; c’était sa variété. Les Anglais se plaignaient souvent de la monotonie des relations entre gens du même niveau social. Chez les Français, au contraire, chacun avait sa personnalité. L’un est d’Alsace, l’autre de Marseille. L’un est fervent royaliste, l’autre républicain ; l’un est artiste, l’autre mécano. Une famille ne connaît que les journaux, livres et revues, l’autre ne s’intéresse qu’aux sports, de plus ils ont une bonne humeur, un esprit gai, qui éclaire toutes leurs réunions. Enfin nous sommes contents de sortir assez souvent de notre milieu essentiellement médical, grâce à ces relations si diverses et nous nous attachons à des amis que le temps fera plus intimes et plus chers.

Oui, nous vivons à Port-Saïd dans un milieu médical qui nous semble souvent bien bizarre.
Nous avons, naturellement, conservé toute notre amitié aux bactériologues rencontrés à l’hôtel ; nous travaillons avec plaisir avec les docteurs cadrés de l’Office Quarantenaire de toutes nationalités: italiens, belges, autrichiens, égyptiens, mais il y avait en outre, des arméniens, des syriens qui, pour la plupart, venaient des écoles libres de Beyrouth et l’on se demandait où ils avaient pêché un savoir bien déficient.
J’appris alors comment, en Égypte, on peut présenter un beau diplôme de docteur d’autant plus grand et important qu’il a moins de valeur. En deux ans, au Liban, à l’École Française des Jésuites et à la Faculté Américaine, on vous fabrique un docteur avec quelques petits manuels de médecine, à apprendre par cœur, sans dissection, sans service à l’hôpital, sans accouchements, sans autopsies et l’on vous lance directement avec un parchemin de docteur, dans n’importe quel poste parmi les malades d’hôpitaux ou la clientèle.
Mais il y avait mieux : dans une famille nombreuse l’aîné faisait sa médecine à Beyrouth et prêtait son diplôme à un de ses frères. L’on ajoutait son prénom sur le parchemin bien encadré, pendu au mur de la salle d’attente : cela faisait foi, car il exerçait lui aussi. On pouvait aussi acheter un diplôme sans études à Athènes, à Vienne et même en Amérique, par correspondance. On vous inscrivait dans une faculté du Connecticut ou de l’Oregon, qui vous adressait un devoir à faire chaque mois et un livre à apprendre par cœur et, en fin d’année, on recevait un parchemin imposant avec félicitations et signatures d’un jury de professeurs.
Comme pas un Consul, pas un dirigeant du Canal, ne savait ce qu’étaient, en réalité, les vraies études de médecine, tous ces docteurs improvisés avaient leurs dossiers en règle. le plus important était d’avoir une immense plaque de cuivre devant sa porte, avec de belles lettres si décoratives, de l’écriture arabe et, comme personne ne pouvait traduire ce que cela signifiait, on se fiait au cuivre bien astiqué qui annonçait un docteur.
La plus part des médecins n’examinaient pas le malade ; le client racontait son mal, le médecin inscrivait le remède et ça suffisait. On donnait même des consultations à distance, surtout dans les marchés ; un ami ou un domestique venait raconter l’histoire de la maladie, l’important était de repartir avec une petite bouteille, ou une boîte, pleine de cachets ou de comprimés, avec cela tout le monde était content.
Enfin il y avait des docteurs comme je n’en ai vus qu’en Égypte ! On les appelait les « médecins assis ». Ils siégeaient à longueur de journée dans une pharmacie. Dès qu’un client entrait, on leur soumettait l’ordonnance. Si elle était longue et coûteuse, ils approuvaient, mais si le médecin traitant avait conseillé des compresses d’eau blanche ou des bains de pieds à la farine de moutarde, ils hochaient de la tête d’un air désapprobateur et rajoutaient un ou deux remèdes de spécialités d’un bon rapport pour le pharmacien. Quand j’ai constaté cela sur une de mes ordonnances, j’ai été indignée, mais on m’expliqua que c’était la coutume et que le client lui-même était satisfait d’avoir l’approbation de deux docteurs et du pharmacien pour le prix d’une seule consultation.

Quant à la manière dont les employés bénévoles racontaient les symptômes de la maladie, c’était une impayable bouffonnerie. Un des docteurs de la Compagnie du Canal me raconta ses débuts à Port-Saïd, lorsqu’il arriva de France ne connaissant pas un mot d’arabe. On lui donna un interprète qu’on disait intelligent et qui l’accompagnait dans ses visites chez les ouvriers malades. L’interrogatoire semblait bien traduit; le malade montrait où il souffrait et le docteur auscultait, palpait, percutait, donnait les directives du traitement en quelques mots que le traducteur redisait au malade et cela durait très longtemps. Le docteur, assez surpris de ces explications interminables, amena un jour un ami qui parlait couramment les deux langues; celui-ci fut pris d’un heureux fou-rire en écoutant la traduction. Le docteur avait dit: « Rester au lit pendant deux jours, à la diète complète; boire seulement des tisanes et prendre ces 3 cachets. » Voici comment l’interprète avait traduit ces ordres tout simples. « Nous décidons que ton mal vient d’une femme qui t’a donné le mauvais oeil: alors « Afrit » (le diable) est entré dans ton ventre et t’a tordu les boyaux. Pour le chasser il faut boire une cruche de tisane avec les trois cachets que voilà; de plus, Allah ne te protégera que si tu aides un peu ceux qui te soignent; le docteur de la Compagnie n’a besoin de rien, mais pour moi, qui suis pauvre, n’oublie pas mon petit bakchich. » Le malade avait l’air enchanté: le mauvais œil et les ruses d’Afrit lui convenaient parfaitement, mais le docteur préféra apprendre rapidement les termes nécessaires à ses consultations et l’interprète fantaisiste fut désormais refoulé.

Parmi les non-cadrés que la Quarantaine traînaient à sa suite, il y avait un certain Mardrus. En réalité, c’était un Arménien du nom de Mardrousian. Il affichait des sentiments pro-français et nous fit mille courbettes et compliments. J’appris alors qu’il était le frère d’un autre Mardrus qui s’était lancé, à Paris, comme traducteur des Mille et Une Nuits.
Ces Mardrousian, dits Mardrus, étaient arrivés de Bagdad en Égypte; c’était une misérable famille de 13 enfants, vivant dans les bas quartiers du Caire et le père, qui barbotait toutes les langues, avait trouvé un petit emploi au Consulat de France. Il en avait profité pour glaner ce qu’il pouvait des générosités de la France et ses enfants en avaient profité.
L’aîné avait fait de vagues études en médecine à Beyrouth et avait navigué comme médecin à bord de ces fameux bateaux de la Khédivial Mail, pour le trafic de la Mer Rouge. Il était parti à Paris. Là, il avait fourni une nouvelle traduction des Mille et Une Nuits… et avait épousé la charmante poétesse Lucie Delarue, fille d’un pharmacien d’Honfleur. Comment cette jeune femme, très douée, intelligente et jolie, avait-elle pu accepter cet Arménien, lourdaud, mal élevé, et entrer dans une famille d’aussi basse origine ? Magie de l’Orient chez les poètes et puis, ce beau parleur, comme ils sont tous, avait doré la situation, si bien que, dans ses mémoires, après son divorce, elle avouait « J’ai cru avoir épousé Aroun El Rachid. »
Un jour je fus appelée auprès d’un enfant malade chez notre Mardrus de l’Office. Quel intérieur misérable et mal tenu. La vieille mère, assise dans un fauteuil, un mouchoir sur la tête, avait accroché sa perruque au dossier de son fauteuil et, fumant le chibouk, crachait dans un saladier ébréché. Ah ! il était beau l’intérieur des intimes d’Aroun El Rachid ! Que devait penser la poétesse normande quand elle arrivait dans ce palais familial ?
Mais, si j’ai insisté sur ce personnage amusant, c’est qu’à ce moment son frère, à Paris, s’était fait passer pour un expert en fêtes orientales ; que la Duchesse de Clermont-Tonnerre et une bande de jeunes femmes de la haute société parisienne, se réclamaient de lui pour de grands bal persans. Or, élevé dans les ruisseaux du Caire, il n’avait jamais vu les Pyramides quand il débarqua à Paris, lui-même me l’a avoué. C’est, comme toujours, l’éternelle histoire de bonnes âmes qui se laissent berner par le premier venu et je crois que la France en est certainement le pays d’élection.

En plus de nos amis français, nous avions deux bons amis anglais ; et, ce qui est rare, ces anglais étaient excessivement aimables.
Si j’insiste sur ce mot amabilité, c’est que cette qualité, si répandue, surtout en Moyen-Orient, fait presque toujours défaut à ces insulaires dépaysés qui ont pourtant presque toujours une éducation parfaite. On tient surtout, dans les écoles anglaises, à former des caractères. On n’apprend pas grand-chose, mais on insiste sur le courage, la sincérité et le travail est, en général, consciencieux. Mais on néglige la grâce d’un accueil aimable, d’un sourire indulgent. J’ai vu dans leurs bureaux bien des grands chefs, mais presque toujours renfrognés, répondant sèchement au téléphone. Que de fois ai-je entendu raconter les sautes d’humeur des grands sirdars (généraux), les colères de Kitchener et du Lord Cromer, qui fichait à la porte ses invités quand la nuit venait ; et Horst qui, laissant à l’écurie ses magnifiques équipages, pédalait à bicyclette sans chapeau dans les rues du Caire pour n’avoir pas à saluer ses connaissances. Aussi sommes-nous fiers d’avoir déniché deux anglais aimables : Mister Salt et la Commandant Armitadge.
Monsieur Salt avait un fidèle domestique que les arabes, toujours plaisantins, appelaient « fil-fil », ce qui veut dire « poivre ». Donc, Mr. Sel, aidé de Poivre, donnait des pique-niques charmants aux salines, sur la rive Asie, non loin de notre lazaret. On y avait aménagé des cabines devant un diverticule du canal, qui formait une grande piscine. On partait vers 17 heures dans la vedette de Monsieur Salt , traînant un canot où se trouvait Filfil, avec un amas de provisions : thé, gâteaux, bonbons : la boutique du parrain généreux.
A peine arrivés, on sautait dans l’eau, tout le monde nageait, le canot servait de plongeoir et, pendant ce temps, Filfil préparait un thé magistral pour nos appétits avivés par l’air frais, par l’eau froide et les pyramides de sel qui évoquaient pour nous un horizon de neiges éternelles.
Le second Anglais aimable état le Commandant Armitadge. D’humeur joviale, aimant la compagnie, les bonnes histoires, c’était à croire qu’il sortait tout droit d’un livre de Dickens, où les héros sont bons vivants, hauts en couleur avec un cœur innocent.
Car héros, il l’avait été dans l’admirable équipe de Robert Scott à la découverte du Pôle Sud… Il était, pour l’heure, Commandant d’un bateau de course qui transportait l’Indian Mail (poste pour les Indes) – que nous traduisons, on ne sait pourquoi « malle des Indes »… Deux bateaux, l’Isis et l’Osiris faisaient la liaison Brindisi/Port-Saïd, avec d’énormes ballots et caisses qui, venant de Londres, traversaient la France, l’Italie, la Méditerranée Orientale, le Canal de Suez, la Mer Rouge et l’Océan Indien, pour arriver à Bombay – et tout cela en quinze jours, ce qui était, dans ce temps-là, un record de vitesse postale.

Cette malle des Indes est pour moi un souvenir d’enfance. Le vendredi de chaque semaine, quand nous étions en vacances en Picardie, 6 gosses, dont j’étais la 4°, grimpaient sur la barrière fermée de la ligne Calais/Paris. La garde-barrière, qui portait encore le chapeau de toile cirée, nous faisait un signe avec son petit drapeau ; on entendait un sifflement prolongé et, dans un fracas de tonnerre, lançant une fumée noire, un immense train, fait de sleepings et de fourgons, passait en trombe : c’était la « malle des Indes » et nous croyions qu’elle allait ainsi tout droit jusqu’à Bombay ! Nous ignorions quantité de relais, de transbordements et c’est à Port-Saïd que j’eus la surprise de la retrouver, arrivée de Brindisi sur l’Isis de notre ami Armitadge. Je montai un jour à bord, j’assistai au transbordement des sacs et des ballots sur un autre bateau et le Commandant nous emmena dans sa cabine. C’était un vrai musée ; paysages de glace et de neige, trophées de chasse et, sur le sol, d’admirables peaux d’ours blancs, précieux souvenirs de la fameuses expédition polaire. Et, comme je demandais à notre commandant quelle était la bizarre épingle de cravate qu’il portait, « Oh ! me répondit-il, c’est la griffe d’une ourse blanche en colère qui m’a donné un coup de patte en pleine figure. J’aurais pu rester aveugle ou défiguré, mais j’étais si sale, j’avais tant de crasse sur les joues, qu’elle n’est pas arrivée jusqu’à ma peau. »

Tous les quinze jours l’Isis jetait l’ancre et une invitation nous arrivait pour un thé ou un dîner à bord. Notre ami était souvent bien fatigué car la traversée, en vitesse accélérée, était rude et personne ne fermait l’œil. Malgré tempête, vents contraires et vagues déchaînées, on piquait droit vers le Sud pour arriver en 2 jours et demi à la rencontre du bateau qui emportait l’Indian-Mail jusqu’à Bombay.
Les réceptions en grande tenue étaient amusantes ; le menu du dîner excellent et nous bavardions longuement assis sur le pont, au milieu du port illuminé et du va-et-vient incessant des grands paquebots arrivant et partant.
A la fin du dîner on ne manquait jamais de porter un toast au « King of England ». Tous les invités se levaient, pour une minute de silence; on disait « The King » et l’on buvait un porto ou une coupe de champagne. Après cette cérémonie, je racontai un soir, avec une certaine fierté, que je connaissais très bien le Roi Georges V et qu’il m’avait souri d’une façon charmante. « Pas possible, fit le Commandant Armitadge, mais notre Roi ne sourit jamais » et, rappelant le sommelier : « Une seconde tournée my boy, pour le toast au Roi ; et, levant son verre : « To the lady who has seen our King smiling. » (En l’honneur de la dame qui a vu sourire notre Roi!)
J’ai participé à ce toast en riant de bon cœur car mon « smiling king » n’avait rien d’inventé. Quelques jours auparavant j’étais arrivée à la douane vers 10 heures, pour gagner mon dispensaire, mais un barrage m’arrêta. Le terre-plein, d’ordinaire poussiéreux et populeux, était vide, très bien balayé et un millier de soldats anglais et égyptiens y formaient un carré impeccable sous les drapeaux déployés. Impossible de franchir cette haie d’honneur qui attendait le « King of England » arrivé la nuit sur un grand dreadnough, alors à l’ancre dans le port. Je me glissai donc, en attente, dans un coin d’ombre tout près de la mascotte du régiment : une petite chèvre noire au poil luisant, avec cornes et sabots dorés. On l’avait faite belle pour la présentation à George V. J’étais moi-même plutôt soignée, toute en toile blanche bien repassée ; par chance, je ne déparais pas l’alignement de tant de beaux uniformes.
Une vedette se détacha du grand dreadnough et le Roi, en tenue d’Amiral, entouré d’officiers et de jeunes midships, arriva à quai, monta quelques marches et commença à passer en revue les soldats alignés. C’était le sosie exact du Tsar Nicolas II, son cousin, que j’avais vu à Paris. Même taille, même coupe de figure, même courte barbe en pointe. Des yeux clairs, moins beaux que ceux du Tsar, mais le teint plus frais. Il avait surtout le même air d’ennui et de timidité comme s’il était réellement accablé par cette corvée qui ne nécessitait aucun effort : passer en revue des soldats rangés en une ligne impeccable. Tel un automate, il marchait à petits pas, le regard vague, s’arrêtant pour saluer les drapeaux.
Il arriva à l’endroit où se tenait la dame en blanc, derrière la chèvre noire et, là il s’arrêta. Il tendit la main pour caresser un petit museau qui se tendait vers lui, gratta le front de la chèvre et lui tira quelques poils de barbe. Alors elle lui fit une drôle de grimace ; elle retroussa les lèvres, tira la langue et plissa son nez en montrant ses dents ; vraiment elle avait l’air de rire et le roi changeant de visage, se mit à rire aussi en me regardant et je souris à mon tour. Parfaitement : il y eut trois sourires, le roi maussade et désabusé, la petite chèvre qu’il avait caressée et la dame en blanc que personne ne connaissait.
Il reprit sa marche saccadée, termina sa revue et je ne l’ai plus jamais rencontré.

Dans ce temps-là nos mois de vacances coïncidaient toujours avec le printemps à Paris et en Normandie. Marronniers en fleurs, pommiers en bouquets blancs, quelques giboulées, un soleil pâle, tout cela nous reposait de l’éternel été d’Égypte… Nous profitions, en outre, à Paris, d’une abondance de concerts, d’expositions, de soirées au théâtre; nous retrouvions, fidèles, les copains d’études de la Faculté où ils gagnaient de hauts grades.
Un soir où nous dînions chez un Professeur, j’eus un plaisant aparté avec un cher Maître en parasitologie.
– » Tiens, quelle rencontre, fit-il, goguenard. Je reconnais une candidate qui a séché sur ma question habituelle. – parlez-moi de l’expérience du Canal de Suez et dites-moi où en est l’épidémie de paludisme. »
Comme j’habitais maintenant le Canal, je n’étais plus une candidate certes, et je ne séchai pas.
Je pus résumer en quelques mots l’arrivée de l’eau du Nil avec le canal d’eau douce, amenant les moustiques anophèles, coïncidant avec l’arrivée des terrassiers italiens, grecs, maltais, tous impaludés et la terrible épidémie qui s’en suivit. Puis, les mesures prises par les services sanitaires, le pétrolage des eaux dormantes: débordements, flaques et même baquets et vieilles casseroles sur les terrasses et la disparition totale des anophèles et de la malaria.
-« 20 sur 20, reprit-il; soyez heureuse d’arriver au Moyen-Orient au moment des grandes découvertes. Après Laveran et ses anophèles, les puces de rat et la peste, sans compter encore les recherches aux Indes sur la dysenterie, les études à Tunis sur l’épidémie de typhus, vraiment, le XX° siècle s’annonce riche en découvertes sensationnelles. »
Cette rencontre m’incita à m’intéresser à l’eau.

J’avais trouvé tout naturel, depuis que je vivais en Égypte, de boire à chaque repas des carafes d’eau claire délicieuse et glacée à point. Or, rien n’était plus important pour le peuple égyptien que l’abondance de l’eau à boire. Par goût et même par principe religieux, l’Égyptien est sobre et, de plus, c’est un buveur d’eau constamment altéré. Des gargoulettes qui s’évaporent sont pendues partout ; il y a des fontaines qui coulent, des postes d’eau sur les routes; quant au fellah il boit à même les canaux d’irrigation et le grand Nil.
Quand on les interroge sur leurs maladies, les gens répondent : « J’ai eu chaud, très chaud, et j’ai bu de l’eau, beaucoup d’eau » ou sur la mort d’un de leurs enfants : « Il a eu chaud, il a bu beaucoup d’eau : j’ai fait venir le docteur et il est mort. » L’arrivée du « hakim », appelé sans doute trop tard, a toujours lieu au moment de la mort.

Pendant mes voyages dans le Delta, j’avais suivi presque constamment un canal d’eau douce jusqu’à Benha et ces filets d’eaux vaseuses où nageaient des détritus de paille et de fumier, quand ce n’était pas une branche pourrie ou même un animal mort, il me semblait impossible que ce fut de l’eau à boire. Je visitai donc les installations de filtres nouvellement installées à chaque ville du Canal et je pus constater l’état de l’eau à son arrivée, son passage sur lits de cailloux et de sable fin et la voir sortir aussi claire que l’eau de source.
La réussite de ce filtrage fut un tel succès que, dans tout le Delta, on fit le projet d’installations semblables ; mais on avait compté sans Mesdames les Fellahines.
Chaque fin d’après-midi, après le labeur de la journée les femmes des petites villes et des villages riverains du Nil ou des canaux d’irrigation se retrouvaient ensemble pour la corvée d’eau. Quelle joie, après une journée monotone, que de partir toutes ensembles à pied vers les rives les plus proches. Pieds nus, leurs longues robes noires balayant le chemin et sur la tête la grande cruche de terre ou de cuivre, quand ce n’était pas une boîte à pétrole, on s’en allait en bavardant, riant, s’intéressant à toutes les moissons, à tous les potins. La file comprenait quelquefois 20 ou même 50 femmes de tous âges ; les vieilles un peu croulantes, les jeunes faisaient valoir leurs formes élancées et la grâce aguichante de leur démarche. Les hommes au travail s’arrêtaient pour regarder ce défilé, lançaient quelques quolibets aimables ou des plaisanteries un peu grasses. Puis on revenait, portant cette eau précieuse : 10 litres à peu près, bien en équilibre sur la tête. C’était en somme la récréation des fellahines, une sorte d’exhibition permise, où ces dames voilées s’amusaient en se faisant valoir. Mais, ô déception ! avec les robinets d’eau filtrée installées sur la place du village et même dans les maisons, la promenade allait être supprimée et ces dames ne l’acceptèrent pas. Alors elles inventèrent et répandirent partout que l’eau claire des robinets dévirilisait les hommes, tandis que les eaux grasses du Nil ou des canaux avaient des propriétés aphrodisiaques.
Cette belle blague lancée à travers le Delta eut un succès immédiat ; l’eau filtrée fut absolument délaissée et les longues théories de la corvée d’eau recommencèrent à fréquenter chaque soir les rives du fleuve et des canaux. Les promenades à travers champs et les stations joyeuses de bavardage ayant repris, tous les appareils de filtrage en masse furent détruits et les fellahs buvant à nouveau à pleines gargoulettes ce qu’ils appelaient l’eau vivante, souffrirent de nouveau de la fièvre typhoïde, la bilharziose, l’enkilostome duodénalis. De plus ils se moquaient de ces Européens qui buvaient de l’eau morte (filtrée) avec toutes les conséquences que l’on taisait par décence: « Ce que femme veut… Le pays le veut » les hygiénistes en furent pour leur frais « ousqu’y a d’l’hygiène y a pas d’plaisir »…

Malgré mon activité médicale et quelques sorties mondaines souvent amusantes, mes heures les meilleures sont celle que je passe sur ma fraîche véranda, à l’ombre des tentes agitées par la brise. Je les ai choisies oranges, mais le soleil les a vite déteintes en un jaune dégradé et j’ai emprunté à mes amis bédouins leurs couleurs favorites pour mon installation personnelle, brun, fauve et beige, c’est-à-dire poil de chameau, soleil et sable. Ma chaise longue est de bois peint roux avec une toile brune, mes coussins sont jaunes, ma couverture de voyage marron et orange, mon tapis est un Bélouchistan tout en dessins géométriques marrons à lignes blanches. Pour les livres, l’ouvrage, le verre ou la tasse, j’ai un immense plateau de cuivre qui a l’air en or, sur trépied de bois sombre à boules de cuivre.
Tout cela est largement étalé dans mon coin préféré, mais ce que j’apprécie surtout c’est qu’on peut le réduire en quelques instants en un bagage peu encombrant. Ne sommes-nous pas, comme les peuples du désert, des errants changeant de décor tous les trois mois ? Alors adoptons leur facilité à se déplacer. La chaise se plie, les coussins et la couverture se roulent dans le tapis, le plateau s’étale dessous et son trépied articulé, n’est plus qu’un bâton. Ce ballot léger est prêt pour le train et même mieux pour la selle de chameau ou le dos d’âne. A peine arrivée à Suez ou à El Tor j’installe mon ensemble à la bédouine et je suis immédiatement chez moi pour les heures de repos, la sieste, les rêves éveillés, après la chaleur et la bousculade du voyage.
Et pendant ce doux farniente, je me plaisais à évoquer le grand de Lesseps, toujours en camp volant, courant à travers le monde avec sa petite valise et sa couverture de voyage. Arrivant de Marseille pour sauter sur son méhari de courses; allant ainsi de chantiers en chantiers, où des milliers de terrassiers lui creusaient son canal – et repartant, sans souffler, pour Constantinople, l’Europe Centrale, Paris et Londres, toujours avec son léger bagage. Et puis, plus tard, après un succès éclatant, vinrent les jours noirs de la débâcle de Panama. Amer et résigné il finit ses jours dans sa résidence de « La Chênaie », sur une chaise longue, avec sa couverture de voyage sur les épaules, un plateau de cuivre égyptien à ses côtés et un tapis d’Orient pour y reposer ses pieds fatigués.

Pendant la promenade du soir au bord de la mer à Port-Saïd, je vois avec envie des amis qui promènent leurs chiens tout heureux de courir en liberté sur cette lande de sable dur. J’ai gardé le souvenir de la chienne sloughi du Gouverneur du Sinaï, mais je n’ai jamais rencontré en ville, cette silhouette fine, ce poil blond et ce museau allongé aux yeux de gazelle. Or, c’est par hasard que, tout près de mon dispensaire, j’ai fait cette précieuse trouvaille.
Or ce jour-là on entendait à la douane des vociférations, des cris, car les Orientaux ont le désespoir tapageur. J’entrais en curieuse pour y trouver deux bédouins en haillons qui se lamentaient parce qu’on venait de leur attraper un paquet bien ficelé, qui devait contenir quelque marchandise dont l’entrée était interdite. On déballait le colis et je vis apparaître d’abord un nez pointu, puis deux oreilles ébouriffées et je reconnus les pattes musclées, le poil blond d’une petite chienne de race sloughi. Vivement intéressée je me glissai près de bédouins et j’appris qu’ils venaient à Port-Saïd pour y vendre cette chienne et, que pour ne pas payer 25 piastres (la piastre égyptienne valait alors 5 sous), une somme pour eux, ils avaient essayé de la passer en fraude, bien emmaillotée dans une couverture. L’amende était d’une livre (100 piastres) et comme ils n’avaient pas cette somme, la chienne allait être envoyée à la fourrière.
L’affaire ne traîna pas. Je payai l’amende et la douane, j’achetai la chienne un prix très raisonnable et je demandai son nom : Tayara. Comme je ne pouvais emmener mon achat au lazaret, je donnai mon adresse avec un bon bakchich pour livraison à mon domicile. Je me sentais un peu penaude ; acheter une chienne de chasse quand on habite un appartement en ville et sans jardin, comment cette fille du désert allait-elle s’acclimater dans un horizon de toits et de vérandas ? Et que penserait mon mari de cette invitée qui, sans doute, allait aboyer, gémir et tâcher de s’échapper. Comme je me trompais !

A midi je rentrai chez moi, ayant tout oublié du marché du matin. Le boab m’accueillit avec une histoire à laquelle je ne comprenais rien, où il était question de Goumrouk (la douane) et de bédouins. J’ouvre la porte du salon et je trouve mon mari dans un fauteuil et, allongée sur ses genoux, une belle blonde aux longues pattes, parfaitement joyeuse et caressante. Cette sauvageonne, immédiatement acclimatée, me tendait une patte dédaigneuse, la gueule ouverte où passait une langue rose et baillait pour me faire comprendre qu’il était temps d’aller déjeuner.
Tayara, ce nom lui resta ; cela veut dire « celle qui ne marche pas mais qui vole comme un oiseau une créature aérienne, ailée » et c’est ainsi qu’on appelait déjà les avions. Née dans le désert, sous la tente, elle s’adapta immédiatement à notre vie de civilisés, pourvu qu’on la laisse courir sur la plage une fois par jour. Dès qu’elle rentrait à la maison, elle s’étendait sur le plus beau tapis, dans la position du sphinx accroupi, son museau reposant sur ses deux pattes de devant; elle était très gourmande et, jusque-là nourrie de dattes et de croûtes sèches, elle offrait sa patte aux invités pour en obtenir bonbons et gâteaux. Elle resta chez nous 12 ans et sa présence devait nous conduire à de grandes aventures.
Presque chaque jour je promène, à la plage, ma chienne qui bondit sur le sable mouillé, mais qui déteste le bain complet. Un jour où je la ramenais en ville, à la laisse, je rencontrai une vague connaissance qui m’arrêta et, au lieu de me complimenter sur ma belle chienne, me dit : « Quelle drôle d’idée avez-vous eue de choisir cette bête efflanquée avec un nez pointu et un crâne plat. Cela indique une intelligence bien réduite. »
Je fus un peu vexée et, regardant mon interlocuteur, je m’aperçus qu’il avait, lui aussi, un long nez et un occiput aplati. Alors, avec un fin sourire, je répondis ; « La forme des crânes dont vous parlez est fâcheuse chez les humains, mais pour une championne à la course elle réalise, au contraire, la perfection d’une armature aérodynamique. » Et l’humain au crâne plat n’en demanda pas plus.

Une autre fois, mon cuisiner allant faire le « Bazar » perdit la belle et rentra affolée. J’allai aussitôt à la Société Protectrice des Animaux et j’y retrouvai mon égarée qui me fit fête, mais l’employé, un Égyptien pourtant très gentil, n’avait pas envie de me la rendre.
– » Rien qu’à la voir, me dit-il, il est certain que cette chienne meurt de faim. Pourquoi ne la nourrissez-vous pas ? ».
Je fus obligée, une fois de plus, d’expliquer que cette maigreur aristocratique était un caractère de sa race car, étant une chienne faite pour la course, toute en os et muscles, elle ne serait jamais grasse comme un rond de cuir dans son fauteuil.
A ce moment je levai les yeux et j’aperçus que le protecteur des animaux, qui ignorait les races des chiens les plus cotés dans son pays, était lui-même plutôt rondouillard, avec un double menton, mains grasses et petit ventre rebondi et, comme je lui donnais l’explication dans mon anglais fantaisiste, ce fut « She is all bones and muscles and she has no use to be fat like a red tape in his armchair ». Il dut prendre le « fat red tape » pour lui car nous nous quittâmes froidement.
Décidément ma sympathie pour les lévriers du Sinaï ne répondait pas au goût général. La plus part des amis des chiens avaient des scotch-terriers ou des bergers allemands et, pourtant, je dus me féliciter plus tard de mon choix car mes sloughis ne furent jamais malades alors que les races importées, à longs poils et fourrures, souffraient constamment pendant les mois d’été.
De plus, ma bédouine avait l’habitude des déplacements répétés et, toute joyeuse quand elle voyait préparer le ballot – chaise-longue, tapis – pour un voyage, elle s’y nichait adroitement et à mes couleurs poils de chameau, soleil et sable, elle ajoutait ses yeux fauves et sa toison blonde.

1913 commença et nous trouva à El Tor. Même entrain au travail collectif, même bonne entente autour de la grande table du mess. Madame Broadbent toujours aussi active et le visiteur du soir toujours aussi résigné, mais son jardin est plus vert et plus fleuri chaque année. Les adorables gazelles sont une tribu qui se reproduit en champ clos et j’ai bien soin d’en éloigner ma Tayara, qui ne sourit plus mais montre ses canines menaçantes. Hélas ! Il n’y a plus de chevaux arabes dans les écuries vides, le sérum essayé l’an dernier contre la dysenterie n’a donné que des résultats négatifs et le laboratoire n’a pas poursuivi l’expérience.
Pour nos excursions nous nous accommodons de chameaux bien dressés; le vaisseau du désert tangue un peu trop pour notre goût, mais on s’y fait après de bonnes courbatures.
D’ailleurs, nous eûmes peu l’occasion de grandes randonnées dans les wadis du Sinaï car des foyers de peste bubonique avaient été signalés à La Mecque et nous reçûmes l’ordre d’être particulièrement attentifs.
Le pèlerinage déclaré « brut », les cases d’isolement pour les pesteux ouvertes et préparées pour recevoir les malades, ainsi que les sections pour retenir ceux qui les entouraient et qu’on gardait en observation. Tout cela nous occupa sérieusement. Notre séjour fut prolongé; nous pûmes arrêter quelques cas positifs et apprendre après le retour chez eux de tous nos pèlerins, que l’épidémie s’était totalement arrêtée.
La saison du Caire fut charmante et, délaissant les Pharaons, tout notre enthousiasme fut dédié à l’Art arabe, avec son musée si riche et ses admirables mosquées à peine ruinées et tout aussi peuplées qu’au Moyen Age. Nous n’eûmes même pas le loisir de faire une seconde visite à l’Ambassade.
Les deux mois de remplacement à Port-Tewfik furent sans histoire et nous allions partir pour Paris. Il nous semblait facile de prévoir que ce cycle varié allait se reproduire chaque année, mais le ciel dispose et nous étions aux premiers mois de l’année 1914.
Pour gagner la France nous avions, cette année-là, fait de beaux projets. Au lieu d’aller tout droit vers Marseille, il nous était facile de faire un immense détour par Athènes, Constantinople, Constanza et de traverser l’Europe par l’Orient Express. Nous étions sans inquiétudes aucunes ; la stabilité du monde ne semblait pas troublée et nous trouvions normal d’employer ces mois de détente après un dur travail, à faire le beau voyage dont nous avions tant rêvé.